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#33

W

Rouleau d'écran de poésie
sous économie d'énergie
#33 • 03/26






Esther Salmona

mais ce qui tient



Accès.
Ampleur des courbes.
Accès.

Sur les côtés, en face.
Rampe.

Être emporté.
Accélération,
nécessaire à l'oubli.

Toi aussi tu es empêchée.

Plus il y a de la vitesse, plus ça ralentit, comme c'est faux.

Un apprentissage "à la vitre".

Les véhicules, dans les arbres, filent.
Une fatigue sort par les yeux, fabrique des ondes.

La prochaine fois image.
Image la prochaine fois.

Il n'y a pas de
soutènement
barres
troglodytes
pont
falaise
calcaire
rouille
revêtement bitumineux
glissière de sécurité.

Pas de
chauffeurs
arches
four solaire.

Pas d'affiches en lambeaux
de tuiles tombées
d'hôpital
de crépi beige.

C'est la guerre ici.
Contre les ruines, les strates de chêne kermès.

Plateau mobile, rouille, usure, vitesse, plan large.
Contenir l'aller.
S'accrocher aux cabines, regarder sans regarder.

Le plateau s'étend, passe sous la route, prend sa part, provoque des
carottages – pressants.

Une première fois, ce n'est pas une première fois.
Redis ça, pour voir ?
Une souche est une biche.

À cette hauteur, cela devient une forme de documentation.
Indice : les tas, les terrasses, le champ, sillons versus flaques,
muscle alternativement, afflux, rejet.

Au rond-point, animalerie sans « n » cela donne aimalerie.

La route : travaillée par les parpaings, les maisons, les palissades.
Le chantier : lotissement.

La route est un ralentisseur.

Ce qui s'y accroche est sur les bas-côtés.
Ce qui s'y accroche n'est pas sans espoir.
Ce qui s'y accroche est constamment traversé.

Puis il n'y eût aucun départ.
En attendant, chacun porte sa bande réfléchissante,
catadioptre ou paillettes.
Mais il n'y eût aucun départ.

Les impressions sont stockées, en cuve, en container, en chambre
froide, accès limité, appareil de surveillance, code, sécurité.

              Sainte-Anne.

Un aller.

À moins d'être hors saison, il y a ici un nombre incalculable de signes
de stabilité.

Proposition : colonnes toscane antique, frontons à jour, crépis gratté
beige-rose, occuli, appliques d'extérieur style calèche, palmiers
phoenix, palmier washingtonia filifera, ferronneries (blanc ou bronze)
style Bastide, perrons – arches – balustres : immaculés,
murets, porte-fenêtres, portail, caméra, tessons, fer de lance.

Se dressent, s'agrègent.

Il s'agit de faire front.

Sainte-Anne : rester là, court instant à l'arrêt de bus. Juste le bout du
pied dans l'eau. Claquement sec de la flaque quand entamée par des
pneus en état de chauffe. Rapide baiser.

Les ombres arrivent, repartent, coulisse orageuse.

Accélération et rupture, enveloppement des plastiques : le gaz.
Les hommes travaillent, casques.
Les hiérarchies sont claires, perdre cette foi.
Que faire alors dans le vide de l'activité ?
Que faire du plaisir fatal de se faire manger par la machine invisible?

Les casques. Perdre cette fois.
Considérations partagées autour des rond-points.
La prochaine image, la prochaine.
Les reflets aussi sont liquides et, la peau partie, il n'y a plus de nudité.
Affaissement, sol bitumineux.
Se laisser atteindre.

La Mède, enclave.
S'arrêter avant.
Sur un métal liquide.

Ce qui borde les routes est incompréhensible, entrelacs de fils
apparents, collection d'éclairages de saison, pylônes.

La route continue à s'affaisser,
au fur et à mesure crée ses propres flaques.
Mesure des flaques.
Les sillons sont des épanouissement de petits horizons, des flaques.
Piège de la flaque : elle nous regarde, c'est elle qui regarde.

Aplanir le terrain. Le terrain déborde.
Si ce n'est pas meuble, ce n'est pas dans la plaine.
Champ de bitume concassé, brisé en plaques.
Calcaire mangé par son propre revêtement, il s'effondre.

Rampe conseillée, frôlement et appui, prise de vitesse contre le calcaire,
les horizons se rapprochent, le sol durcit.

Retour des bords de route.
Oubli des images.
L'air transporté est immobile.

La route se replie sur elle-même, les voitures sur les voitures, les
camions sur les voitures, les citernes sur les cars.

Ne restent que des directions, et encore, étendues, elles se fondent.
La glissière : le centre de la route.
La route reste pliée : être dedans. Pas sur.

Les qualités de ce qui défile.
Le fer oublie la route.
La rampe sait être lente.
La rampe sait se faire invisible.
Personne au rond-point.

Maintenant
un léger décroché sur
la glissière
la montagne
la jetée
la route
la ligne d'horizon.

Des lignes traversent
la route
la montagne
les arbres
le ciel.

Les pointes
ce qui perce
mais ce qui tient.

Plaquage
brillance
les toits
les surfaces.

Distinguer l'embranchement des dimensions.

Un léger décalage
quelques secondes après
revenir
être passé par là
encore.

Se tromper sur les transparences
ni la pluie
ni la buée
ou à cause de la vitesse.

Dispersion des flaques
leur course entre les graviers
leur enlèvement
leur signalement
leur distraction.

La lumière se retourne
se transforme en fleuve
pas en rivière.

Un léger décalage
quelques secondes après
revenir
être passé par là
encore.

Bas-côtés.
Une seule longue flaque.
Une seule griffure.

Une rupture de plan.




Nina Pollari

La vie en tant que squelette



Traduit de l'américain par Samuel Rochery


Je suis seule parce que me sépare
Des autres un corps mou
Un corps est l’idée mal foutue d’un squelette
Qui se repose et danse comme une baraque d’os

Un corps est une bâche dont on recouvre la baraque
Afin d’empêcher la poussière qui monte des rues
D’atteindre les os jusqu'à ce que sonne l'heure
En ce qui me concerne

Lorsque je suis plongée dans la poussière des rues
La nuit ou sous la main rugueuse du soleil
Les autres continuent de parler de mon corps mou
Alors que je suis seule et que je suis faite d’os

Et ceux qui m’adressent la parole
En meute de chiens dociles
De toutes leurs gueules à travers une clôture
Sont aussi des corps qui saignent

Je serais curieuse de savoir ce qu’ils contiennent
Ils me demandent si je veux un bisou
Je veux rien
Alors je m’en vais

Lorsque je m’éloigne d’eux
C'est en squelette que je le fais
Les os de mes pieds claquent
Comme le font de bonnes chaussures de claquettes

Lorsqu’un squelette s'en va
C’est mathématique
Tu as l’impression que les fils se
Branchent de manière logique

La vie en tant que squelette c’est parfait
C’est une vie lisse une vie facile
J’oublie d’avoir peur
Quand je suis un paquet d’os

La peur vit dans le corps mou
Elle te titille les veines de partout
S’enfouit sous la graisse
Telle une tique

La seule émotion
Que je n'éprouve que pour les os
C'est le soulagement mérité
Quand je sais que l'heure a sonné


Paru dans Powder Keg Magazine




Jeffrey Morgan

3 poèmes



Traduit de l'anglais (USA) par Samuel rochery


LE GUIDE DU MAIRE POUR L'INDISCRÉTION

Nous essayons d'imaginer l'au-delà. Le clair de lune qui s'insinue
dans ces petites dépressions au niveau des clavicules –
poignées magnifiques si le corps est une falaise,
si le corps est un ravin.
Nous essayons d'imaginer une autre sorte de municipalité,
où les gens ne s'embrassent pas comme vous et moi,
ni surtout comme eux-mêmes.
Désormais nos bouches sont des baisers d'entraînement,
et nous les ouvrons comme si une pomme pouvait en sortir à tout moment.
A la dernière heure, laissons les ténèbres
nous infuser, dans l'au-delà,
il n'y a pas d'avenir à promettre,
et aucun regret n'éclaire le passé.


LE GUIDE DU MAIRE POUR LES MENSONGES

Le premier des mensonges est un costume avec coutures apparentes.
Pensez aux mensonges. On s'améliore dans l'art du mensonge
jusqu'à pouvoir en raconter un de si simple qu'il est du vent,
dans les arbres, transformant les drapeaux et les cheveux en rivière.
Imaginez maintenant un petit groupe de mensonges de type
champignons – dont les conséquences vont de succulent à ambulance.
Vous n'en compterez jamais le nombre,
et les meilleurs demeurent de jolis petits parasols,
abritant des terres oubliées. À vrai dire, je ne sais pas pourquoi,
je ne veux pas de ça pour vous.
C’est le problème avec la vérité.


DISCOURS DE CONCESSION DU MAIRE

De l’eau douce entre les vagues, une accalmie dans le pouls.
Tous ces petits os non mentionnés dans la chanson qui parlait
de la manière dont les os se soudent entre eux. Merci. Balayés par le vent,
nous sommes reconnaissants de ce court répit après la maladie.
Comme dans ce jeu où un message est chuchoté,
d'une oreille à l'autre, pensez au bonheur que nous pouvons ressentir
grâce à ce que personne n'a dit. Nous jouons à ça en ce moment même.
Chaque jour se faufile ainsi hors de l'histoire, dans les espaces
entre les lettres d'un nom,
et pourtant, au simple citoyen il incombe de décrire la mort
des figures publiques. C'est une plante qui s'est plantée toute seule.
Elle a proliféré de manière tapageuse et continue de le faire dans nos rêves.
Riez aux éclats si vous me comprenez.


Paru dans Diagram 14.6




Kenny Gordon

L'oeil de poisson



Traduit de l'anglais (USA) par Tallon Griekspoor


Un petit poisson blanc vit dans la mer au large des côtes nord. Il ne possède qu'un seul œil, si grand qu'il occupe presque tout son corps. Ce poisson est considéré comme un mauvais présage, et lorsqu'un pêcheur en capture un, il détruit à la fois le poisson et le filet qui l'a pris.

Les larves de ce poisson, dépourvues d'yeux, sont ténues, presque microscopiques. Elles nagent dans les eaux peu profondes et, à la moindre occasion, se glissent sous les paupières des nageurs imprudents ou des marins tombés à la mer. Sans que l'on s'en rende compte, elles se tortillent jusqu'au fond de l'orbite et se fixent aux vaisseaux sanguins qui irriguent l'œil, à la racine du nerf optique. Pendant des mois, voire des années, ce petit bout translucide reste profondément enfoui derrière l'œil, jusqu'à ce que l'événement soit oublié. Le porteur ressentira un jour une étrange pression – une pression qui semblera avoir toujours été là – et peut-être un léger voile dans sa vision. Le poisson grandit alors très rapidement, dévorant l'œil du porteur, qui peut devenir laiteux ou errer. En peu de temps, les paupières gonflent et se referment sur l'œil, qui reste scellé pendant une semaine, voire plus. Le gonflement se résorbe et l'œil semble restauré, mais il s'agit de l'œil du poisson et non de celui de la personne touchée. Le poisson reste attaché aux nerfs et aux vaisseaux de l'orbite, et son œil prend la couleur de l'original – le changement est passé inaperçu.

Les villageois et les marins porteurs d'un tel œil ne sont pas, au début, gênés dans leur vie quotidienne. Ils vaquent à leurs occupations et s'occupent de leurs familles aussi facilement qu'avant. En fait, il n'est pas rare d'entendre l'un d'eux dire que, depuis la disparition de cette étrange maladie, sa vision lui semble plus nette qu'avant, que la lumière est plus claire, qu'il voit les choses plus vivement et avec plus de détails. Ces personnes cherchent à explorer le monde avec leur nouvelle vision, flânant dans le village à des heures indues, observant la texture des murs de pierre, ou parcourant les bois environnants pour admirer les feuilles et l'écorce. Elles peuvent vaguer des heures durant, absorbées par les couleurs de l'herbe, laissant glisser des grains de terre entre leurs doigts pour les regarder tomber. Il leur arrive de développer un goût pour des mets étranges, la cardamome, les fromages forts, voire même, les insectes traqués sous le pavage des places de marché.

Ils finissent par s'éloigner du village pendant des kilomètres et des jours, toujours vers l'intérieur des terres, toujours loin du rivage. Leur absence peut durer des semaines, voire des mois, et il est impossible de savoir s'ils reconnaissent leurs anciens amis à leur retour, leurs maisons et leurs familles. Ils errent sans cesse, l'œil pris par la bougeotte d'un insecte nerveux.

Ceux qui restent – les femmes, les mères, les enfants – apprennent à ne plus attendre leur retour. Ils se consacrent à d'autres activités, à d'autres vies. Ils ne se baignent plus dans la mer. Si un marin tombe à la mer, il se lave les yeux au vinaigre pour éviter le même sort que son père.

La plupart des errants sont des hommes, bien que parfois une jeune femme quitte son mari, ses enfants, sa maison et ses champs pour errer sur les collines. Même lorsqu'ils ne reviennent plus au village, on les aperçoit parfois rôdant dans les bois ou accroupis sous des meules de foin.

Chaque printemps, ils reviennent sur la côte, peut-être appelés par la marée. Hommes et femmes, debouts sur les rochers, sous la pleine lune. Nus ou vêtus de haillons, ils pleurent, et leurs larmes tombent dans la mer en contrebas. Les villageois restent cloîtrés chez eux ces nuits-là. Ils n'ont pas perdu espoir, disent-ils, car il n'y en a jamais eu. Les choses passeront comme elles passeront, disent-ils, et les maisons sont illuminées, au cœur de la nuit. Mais il y en a toujours quelques-uns qui se glissent dehors pour tenter d’apercevoir un enfant ou un amour perdu. Non pas avec espoir, non, mais peut-être avec une sorte de révérence, une vénération silencieuse et lointaine. Cela dure parfois des années, avec ceux qui errent – hantés par ceux qui sont restés.

Le village persévère comme la mer persévère. Le vagabond plonge dans l'eau et disparaît à l'horizon. C'est toujours la nuit, toujours au printemps. Des noms sont gravés dans les pierres du rivage. Quand on retrouvera les corps, si on les retrouve, il n'y aura pas d'yeux dans le crâne, et cela n'étonnera personne. Tous ceux qui vivent au bord de la mer savent que les yeux sont la partie la plus fragile du corps, celle que l'eau emporte le plus facilement.


Paru dans Diagram 14.6




Samuel Rochery

Histoire de l'oeuf



I.


Le court municipal
de Savines-le-Lac
était fait d’un béton
poreux plus lent
que de la terre et les joueurs cassant
le poignet à mimer un
swing se renvoyaient
de chiantes balles parachutes
comme on se contente
d’écouter le son du cordage
avant de jouer.
    Chers spectateurs, dit Nelly à des spectateurs
imaginaires au micro imaginaire
de sa chaise d’arbitre, c’est un combat
de rameurs
et de crocodiles,
soyez patients.
    Les anglais du lawn tennis appellent
la mollesse de telles frappes en
cloche arythmiques des moonballs —
d’injouables balles orbitales vous font lever la tête
en direction des montagnes coiffant la forêt
de Boscodon sous un soleil aussi lunaire
qu’un ballon de football surgissant de nulle
part sur un court de tennis.
    Mené deux sets
à rien, 5/1
dans le troisième, Jordan
est à la ramasse.
        Faute !
    Nelly, perchée
sur la chaise d’arbitre annonce
        L’oeuf /
        Quarante,

Jordan ayant perdu
le troisième point d’un service dont la balle
cherchant le T du carré atterrit dans le carré
d’à côté. C’est une balle
de match pour Patrick.
    Quand, au jeu de paume,
le paumiste avec le pouce et l’index
donnait autrefois le score à l’adversaire
assez bien parti pour subir un jeu blanc,
il lui montrait la forme
d’un oeuf abstrait — zéro.
La trace de l’oeuf ancien (XIIIe siècle)
se retrouve dans l’anglais
        love —
en une traduction sonore aussi belle
qu’on pratique un jeu uniquement for love —
pour l’amour du jeu.
        Love / forty
disent les arbitres anglophones aujourd’hui,
amour quarante. C’est la prononciation
de l’oeuf. Je ne sais pas si
on peut appeler ça
une traduction, se dit Jordan
en s’essuyant un front abondant
dont l’eau salée trempe les doigts
jusqu’au manche de sa Prince
Phantom 100. Aucun arbitre
francophone d’aujourd’hui,
sur les courts mythiques de l’ère Open,
ne semble se souvenir de l’aventure
sonore de l’oeuf absent de toutes barquettes
en polystyrène moulé, préférant dire
zéro.
    L’amour pond
un oeuf — l’envie
de se battre
contre sa propre soumission
aux parachutes.
L’oeuf prend tous les risques.
Le véritable amour n’a rien à perdre.
    Bon sang, je devrais l’écrire
se dit Jordan qui, cherchant l’ace
— amoureux foutu pour amoureux foutu —
accroche enfin le T
qu’il a mis
trois points à trouver.
    Mais rien n’y fait.
Une neige de trois peupliers
deltoïdes dont les branches
se mêlent au grillage du court
a savonné par endroits le béton
peint en ocre de ses graines de coton —
quand le retour canon de Patrick
touche un bout de neige la balle fuse
sur une moquette, un parquet ciré,
et c’est plié.
        Jeu, set
        et match Patrick !

Jordan croit voir un trou
gros comme la somme
de mille oeufs palpitants
à la place de son tamis
fait en animal —
c’est juste une traduction flagrante
de l’amour du jeu.
    Je devrais l’écrire
se dit Jordan, tandis qu’il trottine au filet
féliciter d’une poignée de main
son adversaire en nage.

Les joueurs rangent leur raquette
pendant qu’une fête des balles
neigeuses de peuplier
cherche à disséminer
d’autres peupliers
dans le béton poreux.


II.

        À Serge Daney


Fourbu, Jordan rentre à la tente,

des images de tennis plein la tête.


 J’ai les solutions pour battre

Patrick, mais elles viennent trop tard.

Jordan pense aux innovations rabâchées

qui occultent les grandes innovations

minimisées ; aux oeufs

d’un panier stratégique,

dont il est impossible de connaître
à vue le degré de cuisson.



Ce sont les huitièmes de finale,

on est à Roland-Garros, une fin

de printemps 1989.



Ivan Lendl affronte

un jeune américain de 17 ans.

Il s’appelle Michael Chang.



Le corps de Michael

flotte dans une tenue

Reebok rayée rouge et bleue marine

aux couleurs du drapeau

du Royaume-

Uni ; c’est un corps cuit.



Bien sûr, tout le monde se souvient

de son service de foutu-pour-foutu —
à la cuiller —

son coup de cuiller n’a pourtant rien

d’une trouvaille :



Lendl retourne un service

dont le toupet un brin

coupé fait donc flop, et si Michael

finit par gagner l’échange,

son service inattendu de débutant

n’y est pour rien du tout. Non,



la vraie trouvaille de l’américain,

se dit Jordan, c’est sur la première

de ses deux balles de match.



Tout le monde le sait.

Tout le monde l’oublie.



15/40. Service Lendl.



Lendl rate sa première.



Michael décide alors de

monter archicrampé

jusqu’au carré de service

pour recevoir la seconde balle

d’un Lendl outré :



Je n’ai plus la place de servir !



Va te faire cuire

un oeuf, Ivan,

je reçois tes balles

où je veux les recevoir !

Si les cuillers sont banales,

personne n’a jamais eu l’idée

de recevoir un service de son adversaire

ailleurs qu’après la ligne de fond

de court : dernière cartouche de génie.



Lendl proteste.



Il demande à l’arbitre si Michael

a le droit, au tennis, de jouer

au poker

; il sert comme il peut,

une cible suicidaire

à portée de raquette.



Double faute, pari gagné.

Jeu, set et match Chang.



Michael s’écroule intouchable sous

les applaudissements

sur une civière de terre

battue pleine de soleil. 











Daniel Hornsby

Deux jeux vidéo hypothétiques



Traduit de l'anglais (USA) par Tallon Griekspoor


GreatSword

Il est indéniable que les objets nous transforment. Un homme armé d'un pistolet se comporte différemment d'un homme une fleur à la main, et une femme munie d'un canif fera des choses qu'une femme parée d'une broche en diamants n'oserait même pas imaginer. C'est ce qu'affirme l'introduction de GreatSword. Alors que dans de nombreux jeux, vous contrôlez un chevalier, un samouraï ou un pirate maniant une épée, dans GreatSword, vous êtes une épée magique qui contrôle son porteur, quel qu'il soit. Vous commencez dans les bois, votre lame plantée entre deux rochers couverts de mousse. Vous devez attendre qu'un enfant paysan, à la recherche de champignons et de baies, vous découvre. Une fois que le paysan vous a ramassé, vous pouvez le contrôler (le sexe du personnage est généré aléatoirement à chaque partie). Dans les mains calleuses du paysan, vous pouvez contraindre l'enfant à courir, à marcher, à ramasser des pierres ou à acheter du pain au marché. Avec le temps, vous pourriez être tenté de laisser le paysan mourir sous les coups d'un bandit ou d'un vagabond, qui pourrait alors vous récupérer et vous manier. Mais souvenez-vous : les joueurs sont récompensés en fonction de leurs victoires. Pour être une véritable grande épée, il faut connaître la défaite le moins possible. Il vaut mieux forcer votre porteur à vous lâcher ou à vous échanger plutôt que de sacrifier vos victoires pour un nouveau bretteur. Si vous tombez à terre, un faucon ou un chien errant peuvent vous trouver. Dans ce cas, vous pouvez contrôler le chien qui court avec l'épée dans la gueule, ou le faucon qui vous emporte dans ses serres. (Une intrigue secondaire du jeu vous met face au Roi des Oiseaux et ne peut être jouée qu'avec un faucon.) Cependant, il est uniquement possible de terminer le jeu avec un humain, car les épées sont faites par des hommes, pas par des oiseaux ou des bêtes, et aucune épée ne peut atteindre son plein potentiel entre les griffes d'un animal.

En tant qu'épée magique, vous possédez de nombreux dons. L'un d'eux, « Briller », vous permet d'attirer l'attention d'un porteur prometteur. L'autre, « Teinter », vous permet de vous dissimuler aux regards indiscrets. Un sort d'oubli vous permet de vous auto-abandonner dans une auberge, une taverne ou une forge jusqu'à ce qu'un pèlerin ou un voyageur vous recueille. Outre ces dons, vous pouvez également contraindre votre porteur à vous conduire chez l'un des nombreux forgerons du royaume, où diverses gemmes et talismans magiques peuvent être sertis sur votre poignée ou votre lame. Un rubis magique confère à l'épée le pouvoir d'arrêter le saignement d'une blessure. Une émeraude enchantée renforce la force et le courage du porteur au combat. Une rune, gravée sur la lame, repousse tous les poisons et les forces obscures. À la fin du jeu, vous devrez affronter la plus grande épée du royaume, l'Épée du Roi, en combat singulier. Si vous parvenez à vaincre votre rival et son pion, vous deviendrez une épée légendaire, et une mélodie chantera vos exploits tout au long de la partie. Si vous succombez, vous serez renvoyé aux confins du royaume, où vous devrez attendre qu'un voyageur vous retrouve. Dans ce jeu, vous ne mourez jamais, même si vous pouvez rester des années durant, abandonné dans la poussière, au bord d'un sentier forestier ou jeté dans un tas d'ordures, avant qu'un nouveau porteur ne vous découvre. Des décennies peuvent s'écouler, et lorsque vous serez enfin retrouvé, vous constaterez que les gens parlent différemment, ou que les bâtiments sont désormais en pierre et non plus en bois.


Townie

Dans Townie, vous incarnez un adolescent dans une petite communauté rurale du nom d'Elbing. Ici, vous pouvez flâner dans les sept rues de la ville, discuter avec les habitants ou jouer au football avec une bande d'enfants du quartier. Les petites maisons bleues et blanches qui bordent les rues sont reproduites avec une précision remarquable, jusqu'à leurs boiseries craquelées et leurs porches qui grincent. L'église au centre de la ville possède un haut clocher vert, visible de partout à Elbing. Pendant un temps, il est agréable de se promener entre les maisons ou de s'asseoir près de la fenêtre de sa chambre, à fouiller dans des livres et de vieux jouets.

Au début, lorsque vous explorez la ville, l'objectif du jeu reste flou. Mais avec le temps, vous finirez inévitablement par vous lasser des limites de la ville, après avoir parcouru les sept rues d'innombrables fois, répété les mêmes conversations avec les habitants et joué au football avec chacun des douze enfants du coin. Naturellement, vous explorerez les frontières d'Elbing, à la recherche de ce que vous pourriez trouver au-delà des limites de la ville.

C'est alors que les mécanismes du jeu se dévoilent. Si vous vous aventurez vers le nord, au-delà des gravières, vous réapparaîtrez au sud, près de la scierie. Si vous suivez la voie ferrée vers l'ouest, vous vous retrouverez à traverser un épais brouillard pour finalement déboucher sur la ville par l'est, toujours le long de ces mêmes voies. Chaque point dans une direction a son équivalent dans la direction opposée, rendant toute sortie à pied impossible.

Pour sortir, vous devrez négocier avec les autres habitants, en résolvant une série d'énigmes et de devinettes. Tondre suffisamment de pelouses vous permettra d'acheter un vélo, et grâce à lui, vous pourrez parcourir cinq kilomètres supplémentaires dans n'importe quelle direction. Si vous offrez une bière du réfrigérateur de vos parents à un adolescent du coin, il pourra vous emmener cinq kilomètres plus loin, vous assurant ainsi ces kilomètres supplémentaires à chaque fois que vous tenterez de franchir la frontière. Avec le temps, vous découvrirez de petits bosquets, de vastes champs de blé, et même des adolescents d'un lycée rival qui pourront vous aider à vous éloigner toujours plus du centre d'Elbing à bord de leurs camions et motos.

Une carte située en bas à droite de l'écran s'agrandit à chaque étape et se rétrécit lorsque vous êtes capturé, vous permettant ainsi de suivre la distance que vous pouvez parcourir. Un sac à dos translucide en haut à gauche révèle un inventaire fluctuant de bières, de livres, d'argent et de cigarettes – autant d'objets qui peuvent vous aider à vous éloigner toujours plus de la ville.

Chaque distance parcourue comporte son lot de dangers. Vos parents (généralement des personnages passifs) pourraient remarquer la disparition des canettes de bière. Rouler avec l'autre adolescent risque d'attirer l'attention du shérif. D'autres adolescents, bien plus dangereux que vous, pourraient vous voler votre vélo ou tenter de vous agresser. Dans tous ces cas, vous pourriez vous retrouver dans la petite maison près du centre d'Elbing, la distance parcourue étant perdue.

La partie se termine lorsque vous quittez définitivement la ville et vous installez ailleurs : en ville, dans une autre petite ville ou dans une cabane isolée en pleine nature. Une fois installé dans une nouvelle maison ou un nouvel appartement, le générique défile et la partie recommence.

Il est toutefois possible de jouer sans quitter la ville. Avec un autre adolescent d'Elbing, vous pouvez emménager dans une autre maison et travailler à la gravière ou à la scierie. Lorsque vous aurez un enfant ensemble, l'écran de générique s'affichera exactement comme si vous aviez atteint la ville, la cabane ou le village voisin.


Paru dans Diagram 14.6




Shahé Mankerian

La faim



Traduit de l'anglais (USA) par Hugo Dellien


Nous avons extrait la carcasse
du mouton de Karim
de son tas d’ordures.

Nous savions que,
sans chemin ni carte,
le berger rebelle

était en train d’errer
dans un champ de mines.
Nous avons dormi

au sous-sol pendant que les
missiles nocturnes détruisaient
tout le bazar camouflé,

les silos de blé,
l’abbatoir. Nous avons
retrouvé le boucher

cloué sur le capot de
sa voiture. La morsure
de la faim et les vers

dégoulinant du mouton
pendu nous maintenaient
éveillés. Les femmes

apaisaient les enfants avec
l’espoir qu’ils s’endorment
sous le tracteur cassé.

De l’huile coulait sur
les couvertures. Nous
n’arrêtions pas de fumer

parce que personne ne voulait
se servir de pinces rouillées
pour démembrer le mouton de Karim.


Paru dans Pinwheel




Richard Siken

Pornographie



Traduit de l'anglais (USA) par Hugo Dellien


Ils lui ont tiré dessus au bord de la route. Le soleil se mélangeait à ses cheveux tandis qu'il s'appuyait contre la voiture. Il montrait sa poitrine, un doigt au niveau du cœur — comme s'il le touchait vraiment. — Ma voiture est tombée en panne. — Il vous faut de l'huile et une courroie. Enlevez votre chemise. Vous pourriez dire qu’il s’est compromis. Il n'existe aucun univers où il ne soit pas un auto-stoppeur qui demande de l'aide à un éleveur, aucun où il ne soit pas branché comme une lampe. Le médecin doit briser les côtes pour accéder aux poumons. Le plombier doit démonter l'évier pour atteindre les conduits dans les murs. Le pornographe doit ajuster les corps pour qu'ils attrapent l'éclairage. Il les déplace comme des meubles. Dans la grange, l'éleveur étend une couverture et on y fait une montagne de vêtements. Ce sont des techniciens. C'est un compliment. Ils se chronomètrent puis s'arrêtent comme des anguilles et la nuit devient du vison. Je veux être eux. Je veux être comme eux. Je veux baiser tout ce qui bouge mais je ne veux pas qu'on me touche. C'est dégueulasse, ma manière de les regarder : le refus de participer, le regard lubrique et le surplomb, l'approximation d'un désir authentique. C'est faux, mais ça ne l'est pas. C'est de l'art, mais ça ne l'est pas. Ils font semblant, mais peu importe, car ils le font vraiment, s'épuisant à mesure que le jeu d'acteur se défait, une beauté extrême, cet instant – le plongeon du cygne, la petite mort, un oiseau qui se cogne contre une fenêtre de cuisine, ouverte ou fermée, ça ou rien – fait sauter les verrous. Le caméraman ne bouge plus. On dirait qu'il pleure.

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Les acteurs porno baisent devant la caméra pour de l'argent. Les acteurs font semblant de tomber amoureux pour gagner de l'argent. Les cascadeurs sautent d'immeubles ou échappent à des explosions pour payer leur loyer.


Paru dans Diagram 23.4











Ce trente-troisième numéro de Watts
a été achevé de coder
le 1er mars 2026.