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#34

W

Rouleau d'écran de poésie
sous économie d'énergie
#34 • 06/26






Julia Oberson

Poèmes




mors Pelham double brisure (grandes branches)

Soudain il lève les pieds ;
des libellules se rassemblent autour du puits.
Qui a planifié cela ?

Chaque lieu où tu arrives :
un bateau en papier que quelqu'un a déjà plié,

des ruelles étirées le long des rues.

Six doigts dans le museau ;
tous dirigés vers moi.

Une nuit démesurée :
des scènes provisoires,
un mélange de plastique et de nylon.

Des oiseaux que tu enfonces dans la déchiqueteuse,
comme si tu ignorais
qu'ils tomberont d'eux-mêmes.



deleatur

Syntaxe lactée, vieux chien.

Jeu de couleurs, d'objets ; tirs.
Transfert, jonglage des marges.

Tu as pensé à elle ?

Roucoulement guttural, il faut terminer avant l'aube.
Ensuite, pendant quelques jours, tu ramasses tout ce qui traîne.

Air froid, district autonome de Tchoukotka,
pronoms dans un bagage cabine.

Autant d'eau que tu peux garder dans la bouche.


minka

La maisonnette merveilleuse, grand tronc clignotant.
On peut entrer et s'asseoir à n'importe quelle heure.

Travailler près de la maisonnette merveilleuse ;
enrouler de la laine autour de quelque chose de rigide,
une sorte de tube pour la laine.
De préférence sur un tube, en biais.

Sourire aux traces ;
est-ce un chevreuil ou un ratel ?

Ils dispersent des pièces sur l'aire de jeux,
ils parlent avec le chœur, etc.



Centon diplomatique

Quelles sont tes obligations ? Chercher la mère
à Béthanie et faire rouler la réglisse. Vivre sur

les assiettes des autres, ramener le père sous
forme de carte postale. Enfant en forme de rein,

enfant en forme de côte ; enfant-entreprise,
en traduction simultanée. On le laisse dans

le tunnel et on part en recherche documentaire :
pour enregistrer une ballade sur la Syrie ou le Soudan.

Revenir vers l’enfant : il a inventé des polices
typographiques, il a accepté le retirage.

Berceuses roses, sirènes sur des radeaux.
Elles disparaissent sans adieu — quelle vision !




Giao David

Expérience



Si l'expérience
directe est incomparable,
est-ce notre mémoire qui nous
pousse à la reproduire ?

Bien sûr, nous ne pouvons jamais
échapper à notre ego.
Toutes les expériences indirectes
sont nôtres comme de première main,

mais toutes les expériences directes
n'inspirent pas la répétition.

À quel âge les échanges entre jeunes et moins jeunes
deviennent-ils réciproques ?

En matière de procréation et de logement,
la trentaine et la quarantaine
se ressemblent beaucoup.

Sommes-nous réfractaires au changement lorsque
nous sommes sur une bonne lancée ?

Nous n'avons jamais assez d'expérience pour bien vieillir.

En ce sens, toute vie est,
dans une certaine mesure,
une erreur.

Lorsqu'un de nos parents décède,
il est évident qu'une personne
de moins veille sur nous.

Cela ne dit rien de celui ou celle
qui n'a jamais eu la sensation
d'être observé(e).




Samuel Rochery

L'histoire personnelle du drap à chaîne (extrait)




En avant-première, l’enfant qu’un grave clou
au lit change en proie anonyme se mate en boucle
Vieille cavale de nuit, le film de tout le monde. La thèse ?
On ne passe pas automatiquement de la douleur
à plus rien lorsque le coeur s’arrête. Dans l’imagerie
populaire, les Casper réels bougent dans leur drap
et se marchent dessus, une mémoire panique
de to do list sous forme de chaîne lente à la cheville –
incarnant malgré eux l’alarme éternelle des inter-
zones depuis des langes calmant les pleurs et des langes
calmant les pleurs. L’identité ? Une zonarde. A la question
de savoir comment les boucles peuvent finir, il prend,
tel du ciment, la pagaille hennissante de purs-sangs
dans son corps pour la bombe d’un train en feu
enfonçant toutes les nuits la porte de sa chambre. C’est lui.
Aucune image n’est une image quand on tient à la vie.





Il avait un penchant pour le buffet bas où se rangent
les chanteurs et les conteurs d’histoire à la verticale
dans des pochettes écornées de vinyl, la boîte de couverts
en argent pour les grandes occasions et des draps.
Aujourd’hui, tous les meubles portent le nom inadéquat
de l’odeur qui remplit ce buffet comme on aurait caressé
un animal très longtemps : Cire d’Abeille. Qu’est-ce qu’un
nom ? Dans l’histoire du disque illustré du Bozo d’Alan
W. Livingstone, personne ne paraît comprendre qu’un clown
puisse souffrir à cause du blaze qu’on lui colle.
Personne ne comprend qu’il suffit de remettre un insecte
perdu sur ses pattes pour ne plus se sentir seul, pareil.
Quand les gens finissent par oublier leur nom, les musiciens
au fond d’un meuble se nourrissent d’une musique
en cire et s’habituent à l’odeur corporelle des sons.

Ô Richard Clayderman !





Tout ce papier journal dont les Unes révolues font
donc flop dans leurs titres autrefois chocs : à la remorque.
La remorque n’est pas le grenier, bien qu’on y trouve à peu près
le même genre d’objets sur le départ. Une Une rappelle un jour

très personnel et alors on y tient comme à l’air de ce vieux 
poste
Fisher Price avec son disque à picots, dont le mécanisme
grippé harcèle la comptine (Hickory Dickory Dock) d’aléatoires
notes microtonales, à remonter la clé au fond du grenier ;
la mélodie hoquetée dans le bruit du plastique glisse à terre
comme un bras le long du corps d’un homme qu’on viendrait
de tuer – le son d'un coeur s’épuisant ou chantant de lui-même
sans qu'on sache comment l'articuler. C’est – inexpressive
en tant que telle – toute la musique d’une phrase. Il y a un tas
de refus au fond de ta remorque (dir. : déchetterie).
Le grenier, lui, est l’endroit inhabitable de la maison
où se rêve encore une langue maison.





A l’aide de bâtonnets Tigre (nitrate de potassium,
soufre et charbon de bois) nous croyons, William,
Hassan et moi qu’on peut sécher les maîtres relous
comme les crapauds – en guise de prévention
ou d’entraînement on a allumé une guirlande
à détonation dans le préau désert dont les murs –
qui n’absorbent rien – t’inventent la réverb de mille
échos dans les échos. Ouais les gars. Vous me copierez
cent fois la phrase qui vous éclaire de ses beaux
pleins, ses beaux déliés au tableau noir. « Echo,
dans la mythologie, est aussi seule qu’un réverbère ! »
« Des tigres, des tigres pour Echo ! » – non, aucune
de ces phrases n’est celle de la punition. Je crois que
ça faisait une triste ligne de réverbère d’intérieur (censée
nous apprendre ce que dit de bien la conscience)
à l’image de gens qui ne font plus rien ensemble.





Aucun projet spécialement commercial ni
même simplement ludique n’associe derrière
le double-vitrage gris de la vitrine du magasin de
M. Goby (Catena) les tondeuses rutilantes aux ours
en peluche les ours aux postes de télévision les télés
s’agitant sur quatre émissions à la fois aux masques
en plastique moulé d’un mardi gras qui remonte bien
à deux mois, aucun projet. Mais surcharger la vitrine
(le poème, le tableau), comme on n’a qu’un seul camion
et qu’un seul voyage pour déplacer toute une maison –
c’est un trouble du sens formel suffisamment incurable
pour que M. Goby lui attache l’importance d’un art.
Dès qu’un décor ressemble à un décor, bof, la scène qui
vient, limite on la connaît. Mais il existe aussi des pièces
au cours desquelles le travail obscur d’un machiniste
amateur provoque un beau lever de rideau inversé.





Dans la bouche de la maman d’Eric j’ai remarqué
la voyelle qui dure le plus longtemps quand elle crie

Eric, c’est le e. Dans celle de la maman de l’autre Eric –
dont Eric, de deux ans plus âgé, est le voisin d’en face –

la voyelle interminable est le i d’Eric. (D’une manière
ou d’une autre, il faut en informer le Prénom !) Edéric

et Idéric s’échangent dans le garage à ciel
ouvert de la rue qui est à eux tous les dimanches

des clés à molette et des conseils sur comment la mobylette
pourrait dans un crépitement de pot modifié convaincre

tout le voisinage qu’on fait des Harley par ici. Le landau
de la voisine va passer dans le tableau – on entend gronder

la maman d'un Eric : Ouste, fin du garage !
Comment va la petite Lucie ce matin ? En général,

son prénom sort comme un doux gyrophare de la bouche
des inconnus – pour Lucie, ils le sont – et il est flambant neuf.





Aidan Forster

Autoportrait en princesse horrible du bout du monde



Traduit de l'anglais (USA) par Samuel Rochery


Dans la gaze tremblotante
De ma première quarantaine,

J’ai peint mes ramures en un
Ocre méchant et définitif.

Aucun des jeunes larmoyants mariés
De cette terre ne daigna me sauver.

Je veux dire, j’ai fui la forêt
A la recherche d’un nouveau maquillage :

Le champ de Caroline
& son épi argenté de blé.

Nous ne laissâmes aucune rivière sereine, ni toi ni moi.
Je veux dire, je portais ma blouse d’urgentiste

Au cas où quelqu’un mourrait,
Au cas où un grêlon déguisé en humain

Ferait un trou
Dans mon cœur inférieur.

Si on me le demandait, j’abdiquerais toute élégance
Pour une zone de chiendent

A peine plus petite qu’une catastrophe
A peine plus grande qu’un boa en plumes.

Au bord, demandais-tu chaque nuit,
De quelle nouvelle terreur ?

La mer verte,
Engourdie dans mon médaillon.

Un lynx fatidique trimbalant
Ton âme perdue sur son dos.


--


(Revue Diagram 20.4)

Martha Silano

Ne m'oblige pas à aller te chercher au Forum




Traduit de l'anglais (USA) par Samuel Rochery


Qui ne souhaite pas recevoir la visite des morts, qui ne souhaite pas
voir son père défunt se relever tel une piéride du chou du potager ?

Il vaut mieux ne pas partager ça en public et le refouler,
comme le désir que l'on éprouve pour l'inconnu de la Pontiac LeMans.

J'espérais qu'il me surprenne sur mon fil Twitter, par un éclair d'orage,
une image de gant de boxe. Puisqu'il l'a déjà fait, pourquoi pas une seconde fois ?

Parce que j'ai été conçue selon le même modèle, parce que la foi
est comme ces lignes à haute tension du col de Stampede, chargées d'une puissance telle

qu'elle pourrait alimenter tous les écrans plasma et toutes les bouilloires électriques de Seattle,
d'une force qui bourdonne les jours de pluie, mais qu'on ne peut ni voir ni expliquer.

Un an avant sa mort, il m'a dit que mon mari ne pourrait jamais
m'aimer autant que lui. Quelle ironie !

Montre-moi que tu fais la fête là-haut, à sauter
de nébuleuse en nébuleuse, de Tarentule à Triangle,

de Crevette à Lagon, et redescends me taquiner
comme tu avais dit que tu le ferais. J’ai hérité de ta passion pour la physique,

j’aime le basilic, l'observation des étoiles, le salami, et le mot "rostre" –
tu le sortais de ton lexique farfelu à la moindre occasion.

Ce n'est que plus tard que j'ai appris que le mot ne se rapportait pas qu’au charançon,
à la trompe d'un mollusque, mais à la partie en forme de bec du Forum romain,

ce lieu de prise de parole en public où s’imposa un sénateur nommé
Eppio Silano, notre arrière-arrière-arrière-arrière …. (18 arrière, les enfants !)

Tu as failli te retrouver sur la plage du débarquement en Normandie.
Comment pourrais-je ne pas croire que c’est toi qui as pris possession de mon calendrier scolaire en ligne,

transformant chaque jour du semestre d'été en une FÊTE DE POÉSIE VIRTUELLE ?
Une fête comme Je te pardonne, une fête comme J’aimerais bien que tu ne sois pas mort.


---


(Revue Diagram 26.1)




Angelo V. Suárez

Poème à poéticité décroissante

Traduit de l'anglais par Samuel Rochery



Ceci est un poème. Ce poème est un essai sur la forme. Ce poème est un essai sur la forme en tant que performance.



C’est un essai sur la forme en ce qu’il délimite la forme de cet essai comme poème, & donc, par sa performance, il exemplifie ce que la forme peut être & par conséquent ce que peut être la poésie. C’est une évidence, un essai peut être un poème tout autant qu’un roman peut être un poème : l’essai performant comme un poème, le roman performant comme un poème.



Interrogeons-nous sur le moins évident : Votre anus peut-il être un poème, i.e., votre anus peut-il performer comme un poème ?



En quelle mesure votre anus est-il une enquête linguistique dans la poésie prise comme poème ? Cette mesure est la mesure de son existence en tant que poème. Annoncé comme une enquête linguistique dans la poésie prise comme poème, il fait un pas dans l’institution de la poésie. Inclus dans l’institution de la poésie comme poème, votre anus est un poème.



Interrogeons-nous sur ce qui est encore moins évident : Votre anus mérite-t-il de devenir un poème ?



Quoiqu’il en soit, cet essai ne parle pas de votre anus, même si son objet passe par l’utilisation de votre anus comme d’un exemple.



L’objet de cet essai est l’essai comme poème, lequel, en tant qu’essai, délimite sa forme comme poème. Mais cet essai n’est pas tout ce qu’il y a pour le poème. De la même manière que l’anus représente une absence – c’est un trou –, ce travail représente aussi une absence.



Considérez que cette référence à l’anus est une allusion à Carl Andre : Une chose est un trou dans une chose qui ne l’est pas.



Tel qu’annoncé dans le titre, ce poème fait partie de ceux dont la poéticité décroit. En d’autres mots, c’est un poème dont la poéticité consiste dans la décroissance. En d’autres mots, il n’est toujours, complètement, qu’un poème – mais d’autant plus pleinement qu’on le désaffuble de sa poéticité.



Un devenir-trou comme poème. Un devenir-poème comme poème.



Ouroboros de 2 Roberts : Selon Morris, à ce poème, on est en train de retirer sa qualité esthétique – qui augmente à travers son absence. Selon Rauschenberg, la poéticité de ce poème diminue dès lors que je dis qu’elle diminue – ce qui en fait un poème.



Mon propos consiste dans le processus du retirement, qui aboutit à ça : vous lisez ce poème en tant qu’il est un essai sur la forme.



Plus vous lisez quelque chose de ce poème, plus il se désaffuble de sa poéticité. Plus le travail est poétique – imprégné de valeur esthétique – et plus il demeure non lu.



Une page, un paragraphe – c’est une façon de donner, dans le travail, du poids à la manière dont beaucoup de choses y sont devenues non poétiques, quand beaucoup d’autres restent poétiques.



Mon propos consiste dans le processus du retirement, qui aboutit à ça : vous lisez ce poème en tant qu’il est un essai sur la forme.



Ce poids, vous vous en doutez, c’est juste une approximation. C’est de la mimesis premier degré. Vous pouvez tourner une page qui demeure non lue de la même manière que vous pouvez tourner une page que vous avez à moitié lue. C’est la lecture du travail qu’on a annoncé comme étant ce qui désaffuble le poème de sa poéticité, et non le tournage des pages.



Arrêtez tout de suite si vous souhaitez que ce travail conserve ce qu’il lui reste encore de poéticité. Poursuivez si vous voulez que ce poème devienne pleinement un poème.



Découvert, le bruit secret de Duchamp cesse d’être secret. Ce n’est un travail artistique que dans la mesure où la source du cliquetis sonore demeure inconnue.



Extraite de sa boîte, qu’il soit prouvé ou non qu’il s’agit de la merde de Manzoni, la merde de Manzoni cesse d’être de l’art. Dans la mesure où le travail est autant celui d’une dissimulation de l’objet que l’objet lui-même. La dissimulation est l’objet.



Je suis en train d’écrire ceci 5 jours après le quatre-vingt-septième anniversaire de George Brecht. Ces chiffres n’ont aucune incidence sur le travail, même si je fais appel à Brecht, dans l’esprit de son épreuve appelée « Exercice » – le présent travail ayant été mené dans cette veine.



« Déterminez les limites d’un objet ou d’un événement », dit l’épreuve. « Déterminez les limites de façon plus précise », dit-elle. « Répétez jusqu’à ce qu’il soit impossible d’augmenter en précision », dit-elle.



Un objet autant qu’un événement : Cet essai intitulé « Poème à poéticité décroissante » performe la délimitation de ce poème en tant qu’objet-événement. & ce faisant, il délimite en effet – par expansion – ce que permet l’institution de la poésie.



En attendant, si vous êtes arrivés à cet endroit de l’essai, vous avez aussi lu ce qui le précède ; cet essai devrait avoir perdu un bon paquet de poéticité.



Permettez-moi cette affirmation arrogante : Ce que ce poème a perdu en poéticité, toute la poésie philippine l’a gagné en complexité.



Un objet autant qu’un événement : Cet essai intitulé « Poème à poéticité décroissante » performe la délimitation de ce poème en tant qu’objet-événement. & ce faisant, il délimite en effet – par expansion – ce que permet l’institution de la poésie.



Ce poème a seulement perdu plus de poéticité.



Ce poème a seulement perdu plus de poéticité.



Ce poème a seulement perdu plus de poéticité.



Ce poème a seulement perdu plus de poéticité.



Ce poème a seulement perdu plus de poéticité.



Ce poème a seulement perdu plus de poéticité.



À la fin de cette phrase la poéticité de ce poème aura complètement diminué.






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Poème à poéticité décroissante traduit Poem of Diminishing Poeticity paru chez GPDFeditions (www.gauss-pdf.com) en 2011.




Dinah Washington

Les poèmes oubliés




Des poèmes posthumes de Dinah Washington ont paru en 1965 aux éditions Small River Press sous le titre All of me - Spokane's lost poems. Une traduction intégrale en français en a été faite en 2024 dans le livre confidentiel Spokane, de Samuel Rochery, éditions DIY16203 en 2024 (EAN : 9782959163302). En voici quelques-uns :






Birth of the blues

Ma mère est morte ce soir à neuf heures.
Je serai réveillée après
l’heure du coucher pour toujours.


A cottage for sale

Nous ne devrions pas sortir
quand les choses sont dans un tel état.
Comme si ne pas sortir, ça faisait une maison.


Lover man

Quand une image de lui se fixe
dans mon esprit, la palissade qui sépare
ma maison bleue de cette autre
bleue une porte plus loin
se divise en planches d’origine,
et me rappelle comment l’arbre a commencé
par un tronc d’arbre.


My ideal

Dans la démocratie que produit la perception,
se distraire prend la forme d’un drapeau déchiré
au sommet d’une colline en fleurs.


The first time

Contre le désir ou l’absence de désir,
se joue le banquet final
où tu goûtes pour la première fois
un plat qui ne vient pas
de la bonne poêle à frire qu’utilisait ta mère,
du réchaud acheté par ton père.


A Sunday kind of love

Les sens du passé et du bucolique
ne sont pas un même sens, mais
au-delà des frontières de la ville,
ce que tu penses de la volatilisation
des frontières ressemble
aux fondations d’une maison habitée
par la mousse et du vent.


Lingering

C’est mieux que l’Atlantique et le Pacifique
ne cohabitent pas. Leurs cachotteries
sur l’origine des grains de sable
ont fait que les lacs et les berges se sentent
coupables. Ainsi de la planéité
fastidieuse de l’Ohio.


Accent on Youth

Abstiens-toi de tout rapport qui annonce l’orage,
du sexe, abstiens-toi, se disait-elle,
passant en boucle sur son électrophone
le premier mouvement de celle
des sonates de Schubert qu’elle préférait –
juste la partie allegretto
dont la construction
vous dit que Schubert, il est mort.


I could write a book

Nous devons nous résoudre à la destruction du livre
à la manière dont une chanteuse
regarde dans un miroir et pense à sa toilette, ou :
comme si le mercure n’était pas liquide
mais plutôt une forme de liquide dans l’esprit
qui n’y touche pas.


My Old Flame

La porte de verre du studio d’enregistrement
incrustait un papier-peint
aux motifs de vignes et de pommes, et l’ombre
de la diva y faisait une apparition, parfois,
comme dans un livre de puzzles pour enfants
qu’on aurait ouvert dans la salle d’attente
d’un dentiste.


Cry me a River

L’angoisse de la rivière qui se scinde en deux.
Quelqu’un me l’a racontée au téléphone.


Look To The Rainbow

Le tronc du pin foudroyé dans le jardin
a écrasé la traverse de la cuisine
et c’est un charivari de soleil
là où la pluie du contretemps des aiguilles
jouait du tambourin pour les enfants.
Nous avons parlé de la réparation en chuchotant.


On the sunny side of the street

En bas de la rue,
un chien s’arrête, s’assoit,
observe sa queue avec l’attitude impatiente
et suspicieuse qu’on réserve habituellement
aux vieux amis.


Let’s do it

La guérison devrait-elle être aussi
vigoureuse qu’un mal,
une erreur aussi peu comparable au vent
comme l’Arctique n’est pas comparable à Spokane
ou quelque autre ville démodée ?
J’adore ce genre de réflexion.


Where are you ?

Poésie est une couleur faite d’air.
Un doute plane sur la matière
première des palimpsestes.


Hurt

Le violon d’une de mes amies
avait brûlé dans l’incendie d’un studio,
sans aller jusqu’à la cendre.
Le luthier qui le répara refusa
de construire un autre instrument, arguant
qu’il y avait assez d’instruments sur cette planète.


Cry me a River, II.

L’économe en amour
comptait combien il lui restait
de jours à pleurer son départ
comme une jeune fille devine
qui des nombreux prétendants
lui offrira la rose la plus zélée.


A foggy day

Quand je me réveille, je ne sais jamais où je suis,
il n’y a rien, sauf une tapisserie dans la mémoire
brodée de scènes d’hommes qui sont du gros gibier
pour d’autres hommes dans un pays étrange
où aucune lune ne brille à travers aucun nuage.


Sometimes I’m happy

La diva recluse était connue pour
son délicieux pain au gingembre, d’une texture
parfaite pour en faire des miettes,
un après-midi douillet, à tremper
dans une tasse de thé avec du lait et du sucre
un bon truc pour que les gens viennent lui dire bonjour.  




Steve Albini

Je n'ai pas peur de l'enfer



ya ketchose


ya ketchose

et 
quand ce sera fini
un petit saut
dans ma tombe
comme dans les bras d’
une 
amante et puis zou

pas peur
de l'enfer
les spectacles de
de cabaret
y sont peut-être
démentiels

ya ketchose


ya ketchose


ya ketchose



quand ce sera fini
un petit saut
dans ma tombe
comme dans les bras d'
une amante et puis zou

s’il y a un paradis

j'espère que les gens
s'éclatent
parce que
s'il y a un enfer

je risque d’être pote
avec tout le monde

ya ketchose

ya ketchose

et 
quand ce sera fini
un petit saut
dans ma tombe 

comme dans les bras d’
une 
amante et puis zou

pas peur
de l'enfer
son équipe de baseball
demeure invaincue

ya ketchose

ya ketchose

ya ketchose
quand ce sera fini
un petit saut
dans ma tombe 

comme dans les bras d'
une amante et puis zou

s’il y a un paradis

j'espère que les gens
s'éclatent
parce que
s'il y a un enfer

je risque d’être pote
avec tout le monde


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NOTE

"Je n'ai pas peur de l'enfer" traduit "I don't fear Hell", dernière chanson du groupe de Steve Albini (Shellac), figurant sur l'album To All Trains. L'album est sorti le 17 mai 2024 chez Touch and Go Records, soit dix jours après la mort de Steve Albini.
– SR.












Ce trente-quatrième numéro de Watts
a été achevé de coder le 18 juin 2026
par Giao David et Samuel Rochery.