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#5

W

Rouleau d'écran de poésie
sous économie d'énergie
#5 • 03/16






Olga Theuriet

Culotte



Appelle


appelle échelle




qui


qui laisse des jours de forme allongée à la verticale dans la trame d'un tissu




mettre


mettre en lumière quelques veilleuses, repères pour interprètes entrant ou sortant de scène dans un lieu de bordure réputé casse-gueule.




Alors


Alors c'est une couronne, un attribut qui demeure après les guerres. On trouvera ce trésor. C'est




dalle


dalle sans l'écrit.




matière


matière et de temps c'est-à-dire que si on compare le texte à un avion, celui-ci n'atterrit que par la justesse du calcul d'équilibre entre sa vitesse, sa masse, sa force d'inertie et la capacité de présence du support dans une réponse à l'impact. Je suppose qu'il se passe la même chose pour quelqu'un qui dessine ou qui peint, on doit pouvoir réfléchir au geste et à ce qui fait la justesse d'un trait selon ces questions de vitesse et de sensation du temps à l'équilibre sans quoi l'avion s'écraserait et la piste serait détruite, ou ne se poserait simplement pas, jusqu'à la panne de carburant. Dans le cas qui nous occupe, il s'agit de chute à la verticale. Le mot tombe. Il n'y a pas d'autre lieu possible.




Le


Le rire de Monsieur.
S'il vous plaît.
Sous verre




n'a


n'a encore aimé fil
dit-il

peut-être n'est que de ses instruments
ciseaux
aiguille et son chas

fil du rasoir à coudre existe




Avoue


Avoue que ça habille.




Pire


Pire que le casino.




Coton


Coton - c'est coton - beauté de la fleur - travail.
Soie - soi - toucher - le cri de la soie.




ne


ne se pose pas tellement la question de l'accessoire




va


va déjeuner sur l'herbe !




Et


Et là tu vas râler du fait que les numéros ne se suivent pas.




La


La chair - le chair
comme on dit la rose - le rose.




chance


chance
succès
amour
beauté
intérieur extérieur tout,
argent richesse retour immédiat de l'être aimé réussite aux examens considération de la tentation éloignement du




Personne


Personne ne parle. Je suis seule avec des sentiments énormes dont celui de l'impuissance. Horizon rose, t-shirt vert, serpent et sa peau de serpent sur une terre sèche.




dégainer


dégainer - déguiser

lire - loin

irrégulier - ivre

entente - entremêler

couche - couple

pinceau - placard

loisirs - lui

réécrire - regarder

séduire - sentiment

pétrin - piano

et l'excellentissime fraise - friction.




grâce


grâce à la broderie tu vas pouvoir te rincer l'oeil.




Ceci


Ceci n'est pas une ville la nuit.
Même si c'est beau, on est bien d'accord, c'est pas ça.
Alors c'est quoi.




On


On aimerait savoir si la cravate, là, c’est de la soie
On attend d’être rassurée sur cette question précisément
Non
Jacquard de polyester




Penser


Penser à radicaliser le bleu de travail avec du vrai bleu.




Oh


Oh, il ne faudra pas laisser traîner cette phrase ou alors la coller sous un matelas d'autres phrases ; les yeux qui viendront s'y poser ne verront rien qu'une invisible trace tournée de l'autre côté, sous la colle,

sous la colle : la




tu


tu vois




Triptyque


Triptyque
triangle centré dans l'hypothétique
entre rouleau de printemps délicatement absent et ramassage de framboises à la petite cuillère




aime


aime ces fils que chacun tire comme une couverture

cachez ce ciel

qu'on y voie la persistance rétinienne du petit nuage




Petit


Petit x.
Relier le tulle de tutu mauve à la question du vide de l'éther ou vide de champ électromagnétique dans la physique, une affaire de réseau qui dit que le réseau éthéronique est le même dans la matière et dans le vide. Ce vide appelé quantique est un milieu parfait de propagation des rayonnements quels qu'ils soient




Saturée


Saturée.




perdue


perdue dans la masse. Pas photographiée, c'est trop tard maintenant t'as plus qu'à te retourner les yeux dans l'autre sens et tenter l'expérience. Soie du Penjab, alpaga femelle blonde à fume-cigarette.




touchez


touchez pas c'est superbe. On laisse sécher, je vous en reparle.




fait


fait quelle taille le sautoir ?




absentée


absentée d'elle-même,
de son propre corps reste alors une touffe de fils bouclés comme de la barbe à papa, un souffle, un nuage rose
une houppette pour se faire les joues
à la voiture volée



A propos d'Olga Theuriet : http://olgatheuriet.tumblr.com

Mathieu K. Blais

GUIDE D’INDENTIFICATION DES OISEAUX MORTS
D’AMERIQUE DU NORD




Un jour un oiseau est venu mourir sur ma galerie. Il aurait dû le faire dans ma main. Les plumes de son cou ne le chatouilleront plus.


Assis à la table de cuisine, j’attends que la journée commence en écoutant le chant des urines fraîches qui dévalent la tuyauterie dans les murs.


L’œuf miroir dans mon assiette reflète le ventilateur qui tourne au plafond. On dirait qu’il y a encore un peu de vie qui se démène au fond du jaune.


La télévision allumée jour et nuit. À l’intérieur, des femmes et des hommes vaquent à leurs occupations en me regardant ne rien faire.


L’animalerie ravagée par un incendie d’origine suspecte. Au fond de la volière, un grand oiseau exotique et froid comme un cendrier plein.


Dans ma boîte de courriel, j’ai reçu un petit mot d’Anna Valentina Santos. Elle prétend être «horny as fuck». Je lui réponds «me too».


La neige fond et je discerne un bec dans cet amas de plumes sur la pelouse encore gelée. Du bout de ma pelle je le décolle. Ça fait un joli bruit de velcro.


La somme des films que j’ai vus m’a composé une seconde vie plus vivable. Chaque fois que meurt une célébrité, je le prends personnel.


Un oiseau de proie vole à 49 km/h avant de percuter le pare-brise de ma voiture qui roule à 117 km/h. Il n’avait pas d’antécédents connus.


À la clinique une femme enceinte s’assoit longuement à côté de moi. Elle enlève son manteau et me sourit comme un programme informatique.


Je sais que ces empreintes de pattes palmées dans la neige ne mènent nulle part. Ce n’est pas la première fois que je les suis.


Je prépare les sandwichs. Aussi je paye un compte. Je pratique quelques passe-temps. La journée n’a pas fait exprès.


Un gros oiseau noir se décompose sur le bord de la fenêtre de mon bureau. Je ne remplirai pas de requête aux services d’entretien ménager.


Tout ça ne m’appartient pas. Tout ça ne m’a jamais appartenu. Tout ça ne m’appartiendra jamais. J’espère avoir été un bon locataire.


J’ai passé la tondeuse sur un oisillon tombé du nid de sa mère, elle-même broyée par la poulie de ma corde à linge sur laquelle elle s’était perchée.


Un jeune couple de touristes m’apostrophe. Je les prends en photo aux côtés de la statue d’un grand président nappé de guano.


Comme un cadeau du ciel, près d’un millier d’oiseaux de mer sont tombés raides morts la nuit dernière dans le parking du club d’ornithologie.


Quelque chose me fait violence. Je n’arrive pas à mettre le doigt dessus. Un peu comme le pourquoi de la craque de seins de la caissière de la pharmacie.


Un restant de viande brune rêvasse de recettes faciles. Une vieille canne de sauce hot chicken se morfond. C’est jeudi soir et je suis pris entre deux feux.


Le ciel se vide de son sang des oiseaux. Les cheminées d’incinérateur nous recrachent en tristes petits tas. La migration ne sera pas télédiffusée.


Parfois j’ai des pensées positives qui sonnent comme des pensées suicidaires. D’autres fois j’ai le mal du pays d’un pays qui n’existe même pas.


Voilà un bel oiseau écrasé dans la rue. Ça met un peu d’action dans la journée. En passant plus près je le vois bien. Ce n’était qu’un sac de chips vide.



Mathieu K. Blais vit et travaille à Sherbrooke. Il a récemment publié Tabloïd aux éditions Le Quartanier.

Gilles Furtwängler

Patience / concentration

Revendez les présents de vos ex pour en faire profiter vos proches.

J’aime les rencontres magnifiques

Patience.

Lorsque le vent souffle fort,
je flotte sur mon petit nuage.
Les mains jointes, j’attends.

Hello Tendresse.
Hello les biens assis.

Dans la haie, dans le colza, dans le salon.
Dans le ruisseau, dans le gazon, dans la cuisine.
Dans la jungle, dans le pré, dans la rue.
Dans les coquelicots.

Concentration.

Viens là.
Viens là, sur le lit.
Regarde-moi.
Regarde-moi enfiler mes collants.
T’es chou toi.

Elle rayonne, je peux sentir sa chaleur à travers son pull.
Elle attend.
Moi aussi.

Deux loups s’affrontent dans le cœur de chaque homme.

Hello, Hello.
Le chant humain émeut les canaris.
Autogoal.


Texte écrit en 2010.
Le site de Gilles Furtwängler : http://gillesfurtwangler.blogspot.fr

Damien Bonneau

Psaumes II

Psaume 39

1. Le marché a connu sa plus forte expansion avec une progression sur un an des immatriculations :
2. c’est ce que montrent les chiffres publiés.
3. Il s’agit du bilan le plus lourd et c‘était l’une des mesures phares.
4. Un premier pas vers plus d’autonomie toujours en proie aux violences.
5. Le parlement a transmis à la cour un projet de loi prévoyant une plus grande autonomie.
6. La course mène les participants séparatistes à travers un parcours étroit,
7. porté dès le début par le vote sur des réformes ouvrant la voie à un nouveau plan d’aide.
8. L’auteur présumé de l’attentat sanglant s’est formé de manière illégale !
9. Il a été tué dans des circonstances pour l’instant inconnues !
10. Son entreprise meurtrière a duré une trentaine de minutes sans que les forces interviennent.
11. Le sens des responsabilités que chacun a montré nous a fait surmonter ces difficultés !
12. Les habitants vivent dans la crainte d‘être touchés par un bombardement.
13. On a peur de tout maintenant. On dort dans un sous-sol, là-bas, dit cette femme.




Psaume 40

1. Il y a encore du travail concernant le processus de paix mais le format fonctionne bien.
2. Un tireur isolé a ouvert le feu dans un centre de recrutement.
3. Il y a eu cinq blessés lors du dernier lâcher de taureaux et un bébé retrouvé dans une poubelle :
4. les indices sont ensuite restés en terrain vert après l’augmentation du soutien d’urgence.
5. Il y a eu de nombreux moments durant lesquels les positions étaient si différentes et si éloignées qu’il semblait impossible de parvenir à un accord.
6. Le régime engage ses capacités d’enrichissement pour obtenir en échange une levée des sanctions.
7. Les ex-champions avaient vu leur marge de manœuvre réduite, ils pourraient donc investir davantage.
8. Leur programme restera sous surveillance nucléaire sous couvert.
9. Il était et il est important que cet accord soit un bon accord pour toutes les parties et le reste.
10. En clôture, les indices sont en progression, en moyenne la politique a gagné.
11. Donc jusqu’aux élections législatives, tout sera tranquille sur le front.
12. Sur le long terme on sera revenu au point.
13. Des F-16 bombardent nos positions, les cours repartent en hausse pour le baril.
14. Le conglomérat technologique prépare une offre d’achat sur le fabricant de mémoires.
15. Après un voyage de près de 5 milliards de kilomètres les drones ont décidément le vent en poupe.
16. Des milliers de touristes ont été évacués par leurs voyagistes :
17. leur mise en service ne devrait toutefois pas voir le jour avant un assouplissement du fair-play.


Psaume 45

1. Le bilan s’alourdit.
2. Des échauffourées ont éclaté dans les rues en marge d’une manifestation monstre.
3. La saison des pluies les rend d’autant plus vulnérables.
4. Au moins un policier aurait été blessé lorsqu’un groupe de manifestants a déclenché ces violences en lançant des pavés contre les forces de l’ordre.
5. Selon les estimations, entre 80 et 100 mille personnes sont descendues.
6. Ce que les gens attendent, c’est la mise en place d’une commission d’enquête qui permettra d’identifier et de punir.
7. Le village a été enseveli par un immense glissement de terrain.
8. Les secouristes sont toujours à pied d’œuvre pour tenter de retrouver des survivants à quinze mètres sous terre.
9. Des manifestations pleines de rages contre le plan d’austérité draconien que le gouvernement allait faire approuver au Parlement.
10. Le village était construit à flanc de colline et au fond d’une vallée.
11. Les maisons ont été emportées quand tout un pan du relief s’est détaché.
12. 2500 personnes ont été évacuées en prévision de nouveaux glissements de terrain.
13. L’augmentation des taxes sur le tabac, l’alcool et le gazole ainsi que les coupes dans le budget de la culture sont quelques-unes des mesures les plus dénoncées.
14. L’un des thèmes les plus intéressants est certainement la question de l’abstention
15. le long du cortège transportant les dépouilles des victimes.
16. Les catastrophes ne sont pas rares pour dénoncer le virage fiscal.
17. Les sols sont affaiblis par la déforestation.


Psaume 51

1. Premier réflexe : s’engouffrer dans la première porte ouverte
2. en continu : « Restons soudés », ne pas diffuser des photos, des corps.
3. Que sait-on des auteurs, des personnes tombent ?
4. Mouvement, tout le "en continu" et la foule panique.
5. Dehors, là, des parents ont perdu un enfant dans le mouvement
6. à l’hôpital, comme l’équipage d’un sous-marin en immersion.
7. Ailleurs sur le contenu sponsorisé, apprenez à prédire les fluctuations du marché.
8. Sur le même sujet on pensait que c’étaient des pétards.
9. C’étaient des mesures en vigueur du sang, partout des cadavres inédits.
10. On pensait que c’étaient, c’étaient des scènes de guerre.
11. On ne sait toujours pas si le danger est réel.
12. Réagissez D'ACCORD, PAS D'ACCORD ? Pour réagir, devenez abonné.
13. S'identifier. L'AVENTURE EST AU COIN DE LA RUE.
14. Il faut aller plus loin, une femme craque « pour être sûr. »
15. Homme politique cherche chauffeur, discret, 4.000 euros par mois.
16. Suivez-nous A CONTRE COURANT...Le drapeau est de retour.
17. Une fois, il reste de cet instant un sol collant, maculé de bières renversées.
18. Les gens cessent enfin leur course, hébétés. [Lettres à un jeune poète]
19. On apprendra que cette peur était sans fondement, lire la suite des réactions (2).


Psaume 91

לֹא-תִירָא, מִפַּחַד לָיְלָה; מֵחֵץ, יָעוּף יוֹמָם

1. Je vois la guerre des drones espions qui fait rage depuis le toit où je bronze.
2. A tout prix, com-entre-sur-pris, cet entrelacs est devenu notre touche.
3. Le bus 91 continue pourtant de descendre alors qu’un autre quitte le dépôt.
4. Que n’avons-nous pas creusé et découvert pendant cet entretien ?
5. C’était un roman, un moment donné, qui habite un terminus et Toi une station performante.
6. Fais attention à la masse entassée, à la maison : marche, si tu ne le sais pas, sors avec la nuit !
7. Car tu feras tourner la sauce quand l’acheteur voudra fêter Noël en juin !
8. Car le facteur n’ira pas ramasser le froid pour toi, ni la fatigue après la lecture, ni la cueillette !
9. Car l’école maternelle nous attend toujours au tournant du cœur-viatique !
10. Car tout ira bien, dies irae, une cigarette sur l’herbe, une larve de Lampyridae !
11. Sur la route du vendredi il y a des filtres si tu veux, à la Protagoras.
12. L’économie s’habille jusqu’à ce que deux mains recoupent le suçon du dimanche.
13. Tourisme = histoire du succès, alors je roule en streaming, je change de classement.
14. Plein peuvent voir des photos de nous trois, sages dans le poison troqué.
15. Tu ne sens pas le retour de la salive, la meilleure colle, dit-on.
16. Virer sa cuticule = cure au v.i.t.r.i.o.l. et grand silence jusqu’au lundi.


Psaume 115

1. 23h56m4s et 23° 26' 15" pour l’angle des saisons,
2. ton radeau est une croute hétérogène et peu profonde.
3. Nous sommes ces animaux aux limes : être en santé est se déménager.
4. Plastifie-toi, car ton lit est entre liste et litanie ;
5. transforme-toi en bus, fais fructifier tes spasmes, pense à brûler, plante un arbre !
6. N’oublie jamais ce que tu n’habites plus, éprouve ta convertibilité !
7. Cherche l’objet magique près du phare, sépare-toi !
8. Fais-toi sourd comme Ulysse, entend le désespoir des sirènes :
9. laisse couler le liquide liturgique !
10. Qui es-tu pour te faire la main sans te blesser ?
11. Je ne comprends pas l’humanité, le monopole de la souffrance, l’ordre du jour,
12. je te retire de mes amis proches et agis sans en avoir l’air.
13. Je longerai la propriété privée au carbone 14,
14. je retrouverai ce peu de sel que je cherchais dans ta paume, la caption du qui tu aimes, car tu es prête à rêver sous les lampions.
15. Je déclarerai un incendie instable sur le plan émotionnel,
16. je réparerai le moteur de recherche dédié au voyage.
17. Le Stabat Mater marche sur ses propres pieds :
18. ne pas utiliser chez la femme enceinte, ne pas couvrir de ce côté.


Damien Bonneau dirige la revue franco-hongroise Hex-, avec Franck Fontaine.

Baptiste Gaillard

Bonsaïs (extrait)


BRANCHES RECOURBÉES OU SUSPENDUES


(rêve d'un atelier dont le dépôt est en extérieur, avec de grandes allées délimitées par des rayonnages, dont la plupart sont encore vides mais dont certains regorgent de matières, ou de ce qui ressemble déjà à des œuvres. Les flaques au sol et les feuilles mortes, les actions par mouvements de l'extérieur, les dilatations et les mouillures. L'instabilité dort au cœur du conservé. Près de la forêt, partiellement couvert de branches, le dépôt est un atelier humide)

Les choses ont été entreposées en vrac, des amoncellements négligés. Comme si une frénésie du faire l'avait emporté sur toute autre considération. Porter, déplacer, arracher, choisir, enfin ranger. Des traces d'actions sont lisibles, d'un moment de regard à un autre, sous forme de variations en différents états du donné.

Les objets perdurent, leurs positions sont provisoires.

Le changement sourd à l'intérieur même du corpus des matières, l'affaissement progressif, pareil à celui du compost : des planches vermoulissantes dans des amas asphyxiants. L'apparition de filaments et de baves au cœur de la masse, des interstices inondés comme de sécrétions ou de pus.



DANS UN PETIT PLATEAU POUR DONNER L’IMPRESSION
D'UNE FORÊT AU BORD DE LA ROUTE


Le pain devient une pâte molle dans le four à micro-ondes, la rotation, le vrombissement, comme toute l'agitation épuisent. La buée, la vapeur : l'air est aussi un plein d'eau.

Croûteux frittant en d'autres circonstances ; les restes de beurre étirés dans les miettes. Des coquilles de farine brûlée.

(j'étais du côté de Naples pour le voyage, le sable presque noir, des fragments de roche volcanique – les vapeurs se dégageaient des cavités, de pressions trop élevées, dans un désert de pierres, méli-mélo des lézards)

L'odeur de café resserre papilles, le marc au fond, avec des cigarettes.



DEUX TRONCS D'UNE MÊME RACINE


Des traces de frottements contre le mur, des points d'impact. Le plâtre est un ensablement blanc.

Le cabossage, là où une poutre a heurté durant la manœuvre (nous avions dit de faire attention). Un creux reste imprimé dans la régularité.

(en marchant je ferme les yeux et laisse ma main glisser sur la paroi, mais ce que je sens n'est pas continu, c'est une succession serrée de reliefs, comme si entre chaque picot il était nécessaire qu'un retour à vide désamorce, et ceci même pour les textures les plus fines)

Variations infimes dans un semblant d'inerte ; des os près de caoutchoucs, l'eau se retirant de fibres enfumées.

Des cavitaires sortent de façades en béton. Des trous bien figés (comme c'est étrange d'imaginer que des trous peuvent être structurés, suffisamment pour qu'aucun affaissement ne les referme). Un quadrillage de barres affleure des parties arrachées, et le crépitement de ce qui fut bulle, autour, en surface, avec la marque imprimée des planches du coffrage.

Denses de pattes, directement vers d'autres.

Ce qu'il reste des chaises, ce qu'il reste des tables, des housses, ce qu'il reste de fauteuils, enfoncés dans la boue, enfoncés dans des herbes, des cailloux près de restes.

Les déclivités dans un mou ne se résorbent que lentement. La vase et les grumeaux.

Ce n'est pas un dépôt, mais un lieu pour les sens. L'odeur de cramé, éteint à l'eau.



SENSIBLES AU FROID DANS L'ENSEMBLE


Des quasis pulsent en marge du travail du lourd, formations de minuscules par agglomérats.

Des schémas informent le bâti. D'une maquette précise, des réalisations incomplètes, ponctuées d'effondrements ; des amas trempent dans des flaques, le développement de l'inachevé. Quand personne ne vient sur le chantier, il y a un retour des bêtes et des herbes, un recouvrement progressif de ce qui fut, mais ne disparaîtra entièrement qu'après longtemps.

Le mélange des grilles et des plantes, un ravalement partiel des voûtes, les désarrimés roulent au sol, des tubes de canalisations et des empilements de pavés. Le brouillonnement finalement au plus près du schéma.

(les partitions indicatives des avant-gardes)

Le fouillis dans les bennes : des tuyaux coincés dans des agrégats calcifiés, des masses lourdes et creuses, des bidons envasés dans un mélange de plâtre et de terreuse. Des guêpes sortent du tas et tournent un territoire. Il y a dessous, en cours, l'élaboration d'un nid, la reptation cavitaire de milles grouillants. Tout un sauvage comme champ de bataille pour l'habitation. Plusieurs habitats se superposent. Tiges dures et macérations molles. Les matières sont des ressources, l'absence une opportunité.

Des larves pointent dans les substances, aussi dans des éponges, dans la masse maintenant inerte de ce qui fut vivant.

Planant sur les ensembles décomposés, des vapeurs sur la boue ; entre les barres encore dressées, dont certaines des antennes, la diffusion par WLAN, des ondulations qui se perdent entre des pousses juste émergées.



PARASITES DE TOUTE CROISSANCE, DETERMINANT L'ORDINAIRE


Des particules se révèlent en passant dans le cône d'un faisceau lumineux. Les diapositives, la projection. Une danse de convergents, et quelques fuites de travers.

(je devine un jeu de forces à la traînée des infimes, une lenteur qui réorganise)

Quand elles sortent du rayon, elles retournent au trouble, indifférenciées dans l'ombre. Quand elles reviennent, elles font séquence ; capture des poussières en formes inconstantes, la dérive au gré d'impulsions.

Le son régulier du tiroir au passage de chaque image rythme la salle vide, avec pour coupure un bref laps d'obscurcissement.



L'ABSORPTION D'EAU RÉPERCUTE EN HAUT DES FORMES TYPIQUES


Une constellation de rebuts ramenés de promenades pèse en dépôt sur des tablars de bibliothèques. Des pelotes emmêlées dans des branches, des monticules de matières séchées. Les plus grandes masses débordent, les plus petites restent isolées. Des étiquettes dont l'écriture a fondu dans l'humidité en une unité de couleurs délavées.

Canettes et rouilles.

Le cycle des influences draine des parties à chaque frottement contre les surfaces. De petites masses méconnaissables traînent dans des fonds graisseux.







Le bonsaï étant une forme contrainte donnée à une espèce naturelle, afin d'en obtenir une image miniature, de la négligence à son égard mènera à une reprise de vigueur sous forme de débordements. Son extinction en tant que bonsaï commence avec la surabondance; de nouvelles impulsions non jugulées qui rendent au spécimen son naturel. Échappant aux contraintes qui faisaient de lui une image, par croissances et par bourgeonnements en tous sens, le petit arbre entre en présence. Tout un désordre en pleine taille, fait de torsions, d'écarts, de reprises. Un groupe ordinaire enserre les dentelées. Un peu suffit à transformer.



« Bonzaïs » (extraits) est le titre de la première séquence d’un livre inédit de Baptiste Gaillard, Asdumétrisme. Le texte Bonsaïs contient des insertions et/ou des insertions transformées extraites du livre de Nobukichi Koide, Saburo Kato, Fusazo Takeyama, Bonsais: Arbres miniatures japonnais, Fribourg: Office du Livre, 1985. Baptiste Gaillard vit et travaille en Suisse.

Aurélien Mazeau

MI_NI_MAL (extrait)





Série de photographies extraites du blog de l'auteur, mi_ni_mal. Aurélien Mazeau est photographe, il vit et travaille à Paris.

Richard Siken

Logique

Traduit de l'américain par Samuel Rochery

Une horloge est une machine. Un équipement est un outil. Rarement
vous trouverez de la joie dans un endroit sans frottement,
[ alors cherchez votre propre viscosité.
L’esprit dit que la viscosité est résistance au flux. Le corps
met de la colle sur une brindille et attrape un oiseau. La colle est un outil,
à moins que tu sois un oiseau. Si tu es un oiseau, alors la colle
est un inconvénient. Un outil fonctionne. Un oiseau s’envole
loin du danger et atterrit là où il peut. Toute pensée
est comparaison. Un ours est une arme, une patte d’ours est une pâtisserie.
Un piège à ours, si tu es un ours, c’est un inconvénient.
La logique est chiante parce qu’elle fonctionne. Faire le fou
est excitant. Les machines ont des boutons
que tu peux tourner si tu veux. Un marteau est un marteau
[ quand il enfonce le clou.
Un marteau n’est pas un marteau quand il dort. Je me suis réveillé
fatigué d’être le marteau. Il y a un rêve dans
l’espace entre le marteau et le clou : le rêve d’être
sur-le-point-d’être-enfoncé, qui est un mauvais rêve, mais le clou
accepte d’être enfoncé si c’est pour dormir à l’intérieur du bois pour toujours.
Je me suis scotché une épée dans la main quand j’étais plus jeune. C’est
un argument en faveur des outils.


Poème publié dans la revue Diagram, n° 15.1.
Le site de Richard Siken : http://www.richardsiken.com

Fernand Fernandez

Le cacâtre

L'odeur de la bouffe des autres
laisse toujours imaginer des festins informes
de graisses recuites et de chair à saucisse fumée
on les imagine se bâfrer de ces odeurs mêmes
une odeur s'incruste
et vient sucer la nôtre
nous mettre dans des appétits adultères
nous dégoûter
comme on découche
sans le vouloir
Les autres mangent mal
ce sont des cannibales
il y a des ordures au menu
c'est fait dans des plats
ramassés dans les poubelles
dont le téflon a été raclé
avec des poches emplies de clous
Les autres cuisinent
dans le seul but d'empester
d'expérimenter des fumets insupportables
ou font et refont
le même plat
sans autre motif
que la persécution
Dans l'odeur le voisin
coupe pour le punir
des tranches du genou de son fils
des conversations immondes
comme les haricots-vers qu'il contient
entourent la cuisson du plat
qui portent en vérité
sur l'organisation de la semaine
ce que le voisin savoure
nous met au supplice
alors qu'il suffirait qu'il nous invite
pour que l'envoûtement finisse
Dans l'odeur le voisin
se soulage dans le plat
sans que personne lui compris
ne le remarque
il y a dans les placards
d'énormes moisissures
molles et pendantes
qui sont servies en accompagnement
à tous les repas
Le voisin habite dans le cacâtre
le cacâtre où tu es né
mais dont tu ne te souviens pas
c'est pas les voisins dans mon corps qui battent des pieds dans l'appartement, qui battent sur le même rythme que mon cœur dans la cage thoracique, qui montent dans la douche mitoyenne de la cage d'escalier dans la cuisine, c'est pas les cœurs qui battent c'est les voisins qui montent dans la cage thoracique pour me cogner, c'est pas pareil que ces trucs pour la tête que je me mets dans le crâne, c'est des trucs qui me viennent dans le crâne par le sang de la tête, qui me remontent au cerveau par la jambe, le pied, la tête, le pied de la tête, même le sang de la tête il me vient du crâne, le sang qui me vient des pieds, qui passe du sang au sang, avec tout ce que je me mets dans la tête, tout ce que je mange par le trou de la tête, tout les mets que je mange, toutes les mémés dégueulasses qui mangent du raisin avec des voix de choses pourries en parlant de gens malades des différents boyaux, en postillonnant des pépins de foie de raisin, par le trou qui ne fait pas de sang quand je l'ouvre grand pour me mettre dans la tête tout ce dont est fait le sang
après le cacâtre
le bâti mentait
le bâti de tu es bien bâti
c'était des Palton (palton d'boire un verre), des Janmèvre. On les rebuissait en Sancy la vautour. Pour des restèques, ils se falbuissaient bien. Ça les repoussetait au Jean d'ovale Igor. Notre calmouet de salut s'avautrait à poil mi-poule mi-un-deux-pâle-dort. Quelle juitre on l'y mettait. Avec des sardanes qu'avalent. Sur moi tengo j'y veloutais le passe-moi-l'steak. Tiens le v'la ton steak, tu pourras mettre deux gorneaux en le tenant bien qu'avec tes doigts. Laboratoire. C'était marqué deux fois. Pour des Jean-loutre. Là des Samoivoirs, là des Sar d'un dingue. Votre capital de mots vous le bouzez à Train. J'y veux Lotte. J'accuse pas, j'emmerde.
Le langage nous avait mis
dans son cou fourré
le fou courait
t'avais mis en route
ta recherche du réel du sexe
derrière les morues séchées pendues
qui ont nom : araignées
L'animal est mon semblable
je suis donc un cannibale
le cannibale généralement
se nourrit de matière
qui se compose avec la sienne
à savoir de matière carbonée
ou vivant
à la carbonara
il eut fallu pour briser ce cercle
que demeurât dans le monde
de la matière carbonée abiotique
c'est-à-dire non reprocédée
par le vivant
c'est pourquoi nous sommes
à jamais nostalgiques
des premier organismes
qui peut-être en ta terre
sans nous rirent
il eut phallus pour briser ce cercle
que demeurât dans le monde
des objets non reprocédés
par le fantasme
c'est pourquoi nous sommes
à jamais nostalgiques
des premiers onanismes
qui peuvent être en tas
très nourrissants
On ne professe pas le dégoût de la chair saignée
pour des raison éthiques
Avant de percer le calme rassurant
d'une saucisse
il faut être allé voir
les réalités qui se cachent
sous sa propre peau
sous le fautêtre
et en être revenu
avec la sainte horreur des formes organiques
corollaire d'une jouissance triste
de tout ce qui vit
excrète
et palpite
Une alerte se déclenche :
ça sent la viande dans le quartier
l'odeur trouve son chemin très vite
et trace dans l'esprit
l'image d'un cheval cuit
un cheval noir
avec une allure presque féline
qui se résorbe en une pièce de carne rigide
jetée dans une assiette en métal
C'est un quartier de viande
que nous habitons
l'odeur signe
l’absence des animaux
et le bétail humain
nous nous éveillons Thyeste
sur une montagne multimillénaire
de cadavres d'espèces
à l'heure où l'on ne peut plus ignorer
que la société nous dit : j'erre
Le symbolique c'est ce qui empeste
Le symbolique empeste l'imaginaire de bouffer
Le symbolique est à la limite du supportable
Le symbolique c'est l'odeur qui reste
quand on a retiré toutes les sources de pollution verbale
Le symbolique ça s'accroche
ça imprègne les murs les vêtements les objets
la peau le fond de l'haleine
celui qui se tait continue d'envoyer du symbolique
avec ses odeurs corporelles
même à minima
quand vous aurez complètement aseptisé le symbolique
de nouvelles nuisances naîtront
des nuances de cette même aseptie
quelque chose vous empêche
de simplement supprimer
le lieu de cette pestilence
alors vous l'attaquez par petits bouts
vous l'attaquez dans le symbolique
c'est votre façon
négative
de vous en repaître
L'autre est un repas
que vous refusez d'ingérer
avant de l'avoir codé
accommodé
à votre manière
l'autre comporte
toutes sortes de morceaux
il a la détestable habitude
de vous servir sans préparation
ses filets ses abats
manger en face de lui
revient à se trouver à jeun
devant l'étal d'une boucherie
cette odeur s’appelle l'autre
il est intolérable que l'autre ait des organes
l'autre n'est qu'idéel
l'autre comme miroir
ne devrait pas renvoyer l'image précaire d'un corps
l'environnement de l'autre
empuanti graissé
ne devrait pas renvoyer à son corps
l'autre est patracolique
l'empreinte de son corps
même sain
dans l'espace
évoque la maladie
il emboucane et produit du boucan
c'est par ces deux canaux
qu'il vous viole
vous ne pouvez pas jouir heureusement
ses odeurs et son bruit
ses rythmes
l'autre vient d'un autre temps :
le Moyen-harsch
On a dit qu'une femme
s'était fait enlever les organes
il s'agissait d'un raccourci
pour dire certains organes
mais vous avez vécu un temps
ou plusieurs petits bouts de temps
avec l'idée que c'était possible
qu'on pouvait vivre sans les organes
il y a dans votre passé
ou dans des petits bouts de votre passé
ou en arrière-plan de votre passé
une femme sans organes
les organes mystérieux des femmes
les organes des femmes avec les opérations
il n'y avait d'organes que de cette sorte
au point que vous même
en étiez dépourvu
dans le passé ce sont les femmes
qui ont les organes
on ne peut pas admettre les organes
les organes tels qu'ils sont
n'engendrent que les monstres
on n'est jamais le résultat d'un organe
naître d'un organe voudrait dire
avoir l'air d'un foie
d'une vésicule
avoir une tête bulbeuse et sanguinolente
enveloppée d'une crépine
Le langage est trop souvent
semblable à des organes
il ne faut pas faire naître le langage
d'un organe
le langage qui n'est pas un organe
vient de plus loin
il arrive dans ce que l'on dit
sans que l'on ait la sensation
de l'avoir secrété

A l'autre bout il y a une autre bouche où toutes les espèces sont dégueulées, restituées après avoir été cuites, remodelées, informes comme de la merde régurgitée. C'est un endroit noir, on y tâtonne, on essaie d'y retrouver ses comportements, son monde. En tâtonnant les espèces se touchent, mais comme elles sont toutes molles, déliquescentes, elles se mélangent entre elles en essayant de fuir ce contact pour préserver ce qui les fait espèces. Cela finit par former un brouet où surnagent, malgré tout, les individualités de toutes les espèces. C'est un brouet choral où chacun hurle son nom pour ne pas se dissoudre. Le corps des espèces dans le brouet est magnifique, pur, le corps que forme toutes les espèces embrassées d'un seul regard, et d'où se détachent, malgré tout, des détails, des caractères intensifiés par l'anastomose même. Le corps fourmillant, qui provoque des images bien après que l'on a détourné les yeux, qui crée d'autres espèces, inédites, dans le regard tourné vers le dedans. Plus ce corps est beau – mais un peu salace parce qu'il fourmille – plus on a envie de le souiller, de lui accoler de la sécrétion, des déjections, de l'humilier, et qu'il en soit complice. Plus les espèces se dérobent dans le réel irréductiblement autre sous leurs masques anthropomorphes, plus on a envie d'aller chercher en elles ce qui les rendra complices de leur rabaissement. Et faute de la réponse appropriée on va le chercher en nous. Dans les espèces de notre propre bétail. Dans notre brouet choral, qui ne donne pas davantage de réponse à notre solitude que l'animal dans sa nuit différente de la nôtre.


Le site de Fernand Fernandez : http://www.fernandfernandez.org












Le son perdu

Remix du sillon sans fin du Sergent Poivre



Montage basse 6 cordes + sample de "This Year's Girl" d'Elvis Costello, à partir du fameux"Sgt Pepper Inner Groove" des Beatles










Ce cinquième numéro de Watts
a été achevé de coder
le 1er mars 2016,
sur l'ordinateur de Robert Watts.