[]
#24

W

Rouleau d'écran de poésie
sous économie d'énergie
#24 • 04/20






φύσις δὲ κρύπτεσθαι φιλεῖ (Héraclite, Fr. 123)




Simina Banu



(Traduit de l'anglais (Canada) par Simon Brown)


Exaspéré, le poème s’adresse
avec candeur à sa poète


Maintes fleurs dans cette poutine.
Peu portent fruit, mais toutes
cognent aux portes de la vie
depuis ce chocolat déchu (rabais de 50 %).

Ce que je sais :

Il est si facile de ne rien écrire.
Il est si facile de ne rien écrire.
Il est si facile de ne rien écrire.
Il est si facile de ne rien écrire.

Mais ton cœur est troublant.
Vœux troublants. Passions troublantes.
Ton esprit (troublant) les
écoute

comme des métaphores en douceur,
des métaphores filées aux portes de la pensée,
toutes avec une brique garrochée
dans l’univers.

C’est pourtant ici que

tu m’as noyée
dans la sauce brune.
Que tu as compris vingt-quatre livres

de travers, comme « slip ».
Ah ! Le ciel te tombe sur la tête.
Tu me dis : « sois franche avec moi ».
Comme si c’était possible.

Enfin, vas-y,
plante-moi
direct dans la terre.
J’en ai eu assez.




C’est quoi l’amour ? Peu importe, c’est quoi

un poumon ?
une mer ?
une trachée ?
un soufflé ?
le pragmatisme ?
le Sears ?
désespoir ?
décroissance ?
couvent ?
cils ?
sieste ?

Une occasion étendue. Des milliers d’oreilles. En faudrait plus. Ta vie entière. Voilà ! Ombres d’angles. Comme ton cœur le demande. Ton nœud. Battant le geste. Tenant à un seul mot. Un tremblement en chromosomes.




Lorsque même la voix
*Une note sur la traduction :

est silencieuse. Dans le poème, il n’y a aucun ascenseur. Aucune strie. Aucun plutôt. Aucun vacarme. Aucun visage. Dans le poème, il n’y a aucun Dolce & Gabbana. Aucune chimère non plus.

Il n’y a aucune moppe dans le poème. Aucune insomnie. Il y a des yeux dans le poème, mais aucun groin-groin. Aucune cadence non plus. Le poème n’est pas fade. Des brûlures ne sont pas le poème. Sept n’est pas le poème. Redire n’est pas le poème.

Europe n’est pas le poème. Le poème n’est pas du feta. Le poème n’est pas un parasite. Le poème n’est pas pompette. Le poème n’est pas un rat. Ah bon ?

Le poème sent peut-être des picotements. Le poème est peut-être un lacet. Le poème manque peut-être de savoir-vivre. Le poème est peut-être une mitaine. Je suis peut-être pardonnée. Je suis peut-être avoisinante. Nous partagerons peut-être du sucre !




Pourquoi dans mon soufflé

Mon soufflé ?!
Ce barachois goûte la mort.
Pourquoi : une sécheresse épelle le mot « variété ».
Pourquoi : tout ça goûte la mort.

Pourquoi donc ma tête dessert
la vie comme ça ?



Pourquoi « pourquoi » ?


Extraits de Tomorrow, adagio, above/ground, 2019.




David Bradford

Poèmes



(Traduits de l'anglais (Canada) par Simon Brown)



i.

Tu laisses pas le mauvais toi.
Laisser faire ta vieille dette.

Tout blasé du vieux toi.
Qui laisse pas le lit tout fait.

Laisser mauvais sang saigner.
Ta dette grandie laisser.

Tous les toi grandis dormir.




ii.

Ce que je voulais dire de merde.
Dans ce creux de long vent qui

tapoche. D’orage qui crache qui
sonde lent vouloir, le mien. Entêté

à battre le vieux temps. De mon
froid lent, chez-moi n’en veut plus.

Faudrait dire bye à moi. Ou partir
en coup de fantôme, brûlé d’ailleurs.




iii.

Parce qu’une fois que je l’ai brûlé.
On était revenus ensemble.

Paume plissée dans notre pommade.
Toute magie bleue garantie

de notre petite meute cassée en vagues.
Dèjà trop noir pour voir puis.

Luisant bleu qui ombre puis.

Déjà nos vieilles dents qui saignent.
Déjà en tresses, notre vieille chair.




iv.

Chantant mon fâché, mon peut-être
papa, son poison à cinq pieds.

Mon mal d’auto, mon double deuil.
En sac brun, souffle chaud qui beugle.

Toute palpable, la route de Philly,
tout le chemin des funérailles.

Son don de vieille valeur humaine.
Poussières en pot de pin. Six

années dans le Delaware perdues
pour de bon. Aucune parcelle

jamais. À l’abri de qui que ce soit.
Trop tard pour aider. Pour

laisser ce qui me manque.
Devenir ce qui me manque.


Extraits de La parcelle, inédit.




Giao David



Sagesse

C’est vrai que deux bulbuls chantant à l’unisson exactement la même note peuvent anéantir la plus compacte des montagnes.

Mais il est aussi vrai que les missiles dans les montagnes peuvent t'éclater un bulbul en mille morceaux de bulbuls.





Poume-époupée (extrait)


(entre les lignes de Michelle Dove)


1.


les musiciennes tour à tour racontent des poumes, tandis que le bambou et le caoutchouc brûlent sur le grill


nous devons porter des combinaisons de chambre quand nous nous faisons l'amour afin de ne pas propager la sueur et de manière plus générale


nous devons cacher nos langues pour ne pas être tuées


2.


aux moyens d’hélicoptères et d’échasses nous tentons de stabiliser nos tragédies en plein ciel et les enfants


ils sont assurés de pouvoir rêver


mais chacune d'entre nous sait que ce genre de fondation demeure aussi mouvante qu'un fantôme


3.


aller plus haut
se rapprocher de l'avenir



les hélicoptères tombent
en panne
comme se déforment les échasses c'est alors


qu'ils décident de nous empiler des
caisses de feux de détresse


les unes
sur
les autres




Guillaume Dorvillé

Poèmes



LE CLUB DES POÈTES MORTS-VIVANTS

On ouvre la porte et
on s’assoit on se
sert une bière et
on rigole bien en
écoutant le fantôme
de Kurt Cobain quand
on regarde à travers
le trou qu'il a
dans sa tête on
voit tout bêtement
de l'autre côté la
tête avec un trou
du fantôme de Richard
Brautigan et par les
jours de grand vent
les têtes se mettent
à siffler deux tons
différents comme quand
on souffle sur l'embouchure
d'une bouteille de bière
« Pouh ! Pouh ! »





PUTAIN C'EST TROP CHOUETTE LA VIE

Nouvelle année nouveau poème
mais toujours vieux sentiments
et vieilles pensées dégueulasses
ouais c'est un poème
lourd comme une queue
interminable à la caisse
du supermarché et qui
reflue du goulot comme un
pet dans un ascenseur
avec une sacrée dose
d'originalité (quel mot
dégueulasse) ha ha je
préfère de loin l'orignal
à l'original mais revenons à notre
sujet c'est-à-dire ce poème
intitulé « Putain c'est trop
chouette la vie » qui
contient une dose suffisante
de sarcasme pour émasculer
tous les orignaux et autres
originaux de la planète
ça fait un bien fou hein





CALIBRE G.C. (Grosses Couilles)

J'ai d'abord trouvé ce
titre de poème accroché
par la laisse à la
glissière de sécurité
alors j'ai mis mes
warnings et je suis
descendu super vite je
me suis approché doucement
pour ne pas me faire
mordre la main et
j'ai ensuite détaché
ce titre nul à chier
qui m'a fait la fête
comme si on se connaissait
depuis toujours j'en
ai fait immédiatement
un poème avec son lot
de lieux communs et
de phrases toutes faites
et puis je l'ai laissé
un peu se démerder et
ce soir je lui donnerai
une gamelle de croquettes





NUAGES

Il est 16 h le ciel est bleu
et j'écris un poème
entre deux nuages blancs on
pourrait faire la liste
des noms des nuages
comme cumulonimbus
stratocumulus cumulus
stratus et les autres
ne me reviennent pas
on pourrait aussi mettre
bout à bout tous les
noms des personnages
de la saga Star Wars
et ça ferait un super poème
on pourrait aussi mettre
à la suite les images
qu'il me reste de tous
les freins à main tirés
pour rigoler et les traces
de pneu sur les parkings
Oh ! Mais regardez moi ça
une chorale à la
Oliver Twist « Ouvre la
fenêtre et crache » Je le fais





POÈME DIX MINUTES

Attention le poème
dix minutes claque
comme un coup de
fouet et décolle comme
une fusée il raconte
le temps qui passe
(incroyable sans
déconner) et il
est construit n'importe
comment il part en
couille grave et on
dirait aussi qu'il
coule Ouf ! Il est
bientôt fini il
mériterait une
petite image épatante
(ça va j'ai le temps il
me reste cinq minutes)
Compte à rebours qui
réveille les morts
Vas-y mon pote
c'est le moment d'envoyer
la purée





VESTE 2

Un jour on est amis un jour
on ne l'est plus Un jour
on se croise et on oublie
de penser à la mort
On détourne les yeux
car la vie est trop dure
pour qu'on veuille la
regarder en face trop
longtemps
« à la niche espèce
de sale petit fils
de pute »
Poème en queue de
poisson qui retourne
à la niche en
veste de sport avec
grand écusson brodé
« Le Jour Meurt »




Richard Siken

Quatre preuves



(Traduit de l'anglais (USA) par Samuel Rochery)


Picasso, Gertrude Stein, 1905-1906

Quand elle s’est vue, terminée, elle a dit, On ne dirait pas
que c’est moi
. Picasso dit : On le dira. Peut-être qu’on le dira
parce que c’est le document, et qu’il restera, tandis qu’elle
n’est qu’une personne vouée à disparaître. Aujourd’hui, pensant à elle,
nous pensons à ce tableau. Picasso anticipait.
Le tableau est une évidence mais pas une preuve. Il n’y a pas de preuve
qu’elle avait ce regard, même si nous avons
le document. Elle existait suffisamment pour être peinte. Elle aurait pu
être une idée, mais c’est un autre genre d’existence.
La main est un outil. Le pinceau est un outil. La peinture aussi.
Il n’y a pas de machine ici, mais le travail finit par être fait.
Un marteau est un outil lorsqu’on martèle, mais un levier
lorsqu’on arrache les pointes. Un levier est une machine, il a un point d’appui
qu’on peut déplacer afin de changer, d’une chose ou d’une autre,
le rapport : un effort de distance. Il y a un point d’appui dans
l’esprit qu’on peut déplacer, également. Je ne vois pas ce qu’on peut
dire d’autre à ce sujet.


Raphaël, Saint Georges et le dragon, 1504-1506

Difficile de parler de ce à quoi l’on croit, pendant
qu’on y croit. La ferveur réduit la pensée à de la sténographie et
tout ce qu’on obtient, c’est une icône. Donne une arme à un homme
et tu auras un guerrier. Mets-le en selle sur un cheval
et tu auras un héros. L’arme est un outil. Le cheval est une métaphore.
Raphaël l’a peint deux fois – un cheval blanc cabré vers l’est
contre les verts, un cheval blanc cabré vers l’ouest contre les
jaunes. La jeune fille s’enfuit ou prie, ça dépend. Un dragon
élémentaire, du genre de ceux qu’on attend de la Renaissance.
Evidence du mal et non preuve. Il y a un tableau complémentaire,
d'ailleurs : Saint Michel. Peins des anges, c’est plus facile :
pas besoin de chevaux. Michel se tient sur la gorge
de Satan, en vainqueur, tandis que tout ce qui est brun devient rouge.
Toutes ces choses ont eu lieu. Prétendument. Quand tu peins
quelque chose du mal, l’invoques-tu ou lui enlèves-tu ses pouvoirs ?
Cela n’a rien à voir avec la foi mais c’est toujours une bonne
question. Raphaël essayait de dire quelque chose
de la spiritualité. Ce pourrait être une définition de la peinture.
La majeure partie de la spiritualité est faite de vénération. Il y a d’autres
parties. Certains aiment entendre le son de leur propre
voix. Si tu ne crois pas au monde, il serait
idiot de le peindre. Si tu ne crois pas en Dieu, à qui
es-tu en train de parler ?


Caravage, David avec la tête de Goliath, 1609-1610

Recherché pour meurtre, sa tête mise à prix, Caravage
fait ce qu’il a l’habitude de faire – il tente de peindre
sa manière à lui de s’en sortir. Ce mauvais garçon – dont l’humeur
maussade devint l'identité du Baroque, ce voyou dont l’âme
était aussi grande que Rome et pleine d’enclumes – peint son propre
visage sur la tête coupée de Goliath et fait offrande de lui-même
comme scélérat, capturé, afin d’échapper aux marteaux de la loi.
Allégorie, oui. Une vérité, aussi. Mais la vérité ne compte pas
pour la loi, seulement ses preuves. Il prit les dieux et en fit
des humains. Son Bacchus, un soulard épuisé. Un animal,
c’est plus probable, dormant dans le bain de sa propre maladie.
Il a élevé le niveau de la nature morte, tiré des sujets d’objets,
changé la nature en drame – efflorescence dans les raisins,
efflorescence sur les garçons, le feuillage est aussi important
que le nu. Lumière exagérée, pur théâtre. Evidence
d’un esprit dont il se réjouit. Chassé de Rome, il demande
son retour. Ils veulent sa tête, qu’il est prêt à
leur donner. Il peint David en culotte jaune tandis que
le neveu du pape organise sa rémission. Juillet 1610 –
Caravage roule ses toiles et prend le départ
de Naples, naviguant vers le nord. Ils s’arrêtent pour les provisions.
Personne n’a entendu parler de rémission. Prison. Il achète sa sortie,
mais le bateau et ses toiles feront le voyage sans
lui. Il suit. Malaria. Il meurt trois jours avant
que n’arrive son pardon et trois jours après le quatrième
anniversaire de Rembrandt. La toile de sa tête arrive à Rome
des semaines plus tard. Toute toile descend le courant, dans l’avenir.


René Magritte, La clairvoyance, 1936

Odin possédait des corbeaux. Zeus était un cygne. Magritte vit un œuf
et peint un oiseau. L’héroïsme, pour une part, c’est d'être capable
de voir l’avenir tout en restant là où on est. Si tu ne crois
pas en Dieu ou au Destin, il te faut croire encore à la narration.
Je t’attends, je suis là, dans la gare, dit
la gare. La philosophie est pensée. La prophétie est pensée
pieuse. Il est facile de trouver l’évidence de l’avenir mais
plus dur de faire qu’on croie en toi. C’est évident,
seulement si tu as essayé. Odin avait des procurateurs. Zeus, des déguisements.
Magritte vit l’arrière de sa tête dans un miroir. Sagesse
rétrospective, non, pas vraiment. Un compte-rendu. Il affirmait
qu’une image était fourbe. Il avait raison mais
il se peut qu’il n’en ait pas compris la directivité. Ses toiles,
bien que mystérieuses, ne cachent rien. Un monde possible
assorti de son incompréhensibilité. Une déformation décidée.
Rêvant au service de. Vraie au sens de la menuiserie.


Audrey Macintosh

Super fan des sextines






1. Sextine à Arnaut Daniel 02:02
2. Sextine pistole : rien à braire 01:48
3. Sextine pistole : anarchie dans le hoquet 01:56
4. Sweet little sextine (périphrases pour protéger les animaux) 02:37
5. Sextine du grand départ 02:12
6. Tous les retours (méga tornada) 01:18

Voix : Audrey Macintosh
Basses, batterie d'ordinateur, montage, poèmes : K. Youkismar
Artwork : reprise de la pochette de "Ex-fan des sixties", 45 tours de Jane Birkin.


"L'album d'Audrey Macintosh comprend six poèmes, soit cinq sextines, plus une "méga tornada". Des cinq sextines, deux sont pistolées. La sextine pistole reprend les principes traditionnels de la sextine, forme poétique, composée de six sizains, dont les mots en fin de vers restent les mêmes, mais répartis selon un ordre différent : mathématiquement parlant, il s'agit d'une permutation d'ordre 6. Elle se termine par une tornada (demi sizain reprenant les six mots des rimes). Pistole, ou pistolée, elle fait un clin d'oeil au groupe punk les Sex Pistols, emmené par Jeannot le Pourri, à qui l’on doit, bien sûr, l’album qui s’en bat le plus les couilles. Loin du poème-cosplaying, elle ne revendique cependant aucune inventivité tonitruante à partir de la tradition, mais un foutage de phrases brèves rimées de la manière la plus machinale possible. Ainsi, chaque phrase doit impérativement commencer par déclarer son numéro de phrase dans le sizain, afin de ne pas embrouiller son flemmard de poète dans la permutation (et lui donner des repères fastoches). La sextine pistole est destinée au chant hurlé ou parlé, plutôt que chanté-chanté, afin d'éviter au poète la corvée des plateaux télélyriques." – Wikipedia




Celia Nikiéma

Poème à table



Pendant le déjeuner, tu t’es mise à pleurer
dans ton assiette de petits pois.

Nous nous disions que
lorsque nous mourrons, nous ressusciterons,
toi en oiseau, et moi en éléphante.

L’oiseau se fixerait
sur le dos de l’éléphante pour contempler
à jamais ce qui se passe dans toute la savane.

C’est très bien, tu as dit.
C'est à ce moment que tu t’es mise à pleurer
parce que les oiseaux ne vivent pas

très longtemps, et que les éléphantes
n’oublient jamais. Ainsi, mon éléphante
vivrait des décennies,

sans toi, choupette
– je t’avais dit de finir tes petits pois.




Lise Dougé

Deux poèmes



La maison

Une nuit, quand
tu reviendras dans la maison
de ton enfance

après toute une vie,
ça fera des lustres
qu’on l’a abandonnée.

Sa peinture sera
complètement jaunie.
La maison penchera.

Il y aura un trou
dans le plafond
d’où s’échapperont
les chauves-souris.

Le vieil homme
courbé sur une canne
t’ouvrira la porte
pour la visite

mais d’abord
il te demandera :
« Tu as peur,
pas peur ? »

Tu devras répondre
« pas peur ».




Jean-Pierre Galope, poème du mouvement























Watts déclare sur l'honneur respecter
les gestes de poèmes barrés, tout en assurant
la discontinuité exopoétique.

Ce vingt-quatrième numéro de Watts
a été achevé de coder
le 20 avril 2020,
sur l'ordinateur de Robert Watts.