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#23

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Rouleau d'écran de poésie
sous économie d'énergie
#23 • 01/20






Nicole Raziya Fong

PeЯfact (extrait)



(Traduit de l'anglais (Canada) par Simon Brown)


***


Dans sa dispersion, le regard impartial se fait luxuriant, fleurant bon le lait, le thé.

J’ai retiré un objet de l’incision ; il s’est évaporé au contact de l’air. Il s’est évaporé après l’énoncé : « C’est éparpillé partout : du thé, ou bien du lait. » Le sens apparent de l’énoncé était dilué ; l’air a continué de le sécréter comme une blessure.

La blessure, elle, était déjà partie.


***


Je voudrais approfondir le dévoilement circonstanciel du témoignage. Quand je me rends compte que le témoignage affirme son propre résidu dans la certitude spatiale de la pièce, j’ai envie de fermer les fenêtres. Les fenêtres sont si pénétrantes ; je voudrais toutes les péter.

L’événement du témoignage est une question que l’on pose à l’effort lui-même : ai-je envie de fermer les fenêtres ? Ai-je envie de sentir ton regard sur moi ? Ai-je envie de sentir ton regard pénétrer la vitre ? Je te sens censurer ce transit à travers la matière procédurale. Je voudrais que tu ressentes mon transit comme une incarnation neurologique antérieure, comme le vouloir directif du sort. Je voudrais croire que ma spatialité découle de la tienne.

Tu m’as créé une absence ; je vis à l’intérieur d’elle. Je vis librement dans l’absence délimitée par, ou enfantée par, ou tracée par, ou jetée par, ou ingérée par, ou caviardée par l’espace que tu as déjà occupé. Je vis comme itération de cette absence. Ce n’est pas mon absence à moi. Mais elle m’est devenue familière, comme une articulation spatiale sans fin.

Cette absence est si pénétrante ; je n’arrive pas à fermer les fenêtres.


***


En m’arrêtant devant l’apparence déficiente, je pose une question. Devant la masse cellulaire, une question se pose. Le sort des hypothèses précède la question, mais se retire de son propre sort. Le sort disparaît à l’intérieur de la question.

La texture de la question est si nostalgique — je la pose, mais j’en oublie les termes. Les termes de la question sont sa nostalgie pour la forme — je retire la forme pour m’opposer à la question :

« Je t’ai déjà vu ici, non ? »

L’attente se substitue à la matière, comme si sa place était réellement ici. L’attente de la question est matérielle : elle ne se rassasie jamais, elle n’apparaît jamais telle qu’elle est. J’étais nostalgique de la matière oubliée de la question, mais je n’arrivais pas à avaler. La gorge retenait sa propre question, rejetait la parole, rejetait la texture dans sa tentative de la reproduire. C’est ainsi que le langage échoue. Puis quelque chose s’est mis à parler : une voix qui n’était pas la mienne.


***


Si le rythme de la répétition est réglé par la lumière du soleil, c’est ici que la pluie commence. Si la lumière est créée à mon image, la répétition des précédents est une forme matérielle qui enferme et adhère au rythme de la pluie. S’il s’agit de l’origine de la pluie, mon passage ici est un précédent.

Quand tu demandes : « Ce passage, cette durée, sont-ils imaginaires ? », c’est une preuve que je ne suis pour toi qu’une image passagère dans ce système de contestation. La preuve est un passage qui s’achève, révélant un climat transitoire. Un système de transition matériel fait naître la pluie ; la pluie fait naître la lumière.

Les dimensions de la matière ne sont pas si sereines. La substance change, elle reste la même. Moi, je reste suspendue dans les lacunes poreuses de la lumière, dépassant les limites de la périphérie. À la rencontre du valable, je me pose. À la rencontre de la lumière, je décolle.


***


Extraits de PEЯFACT, Talonbooks, 2019.




Chloé Guezo

Pour une vraie domotique
de l'Habitation poétique du monde



Dans l’univers d’un même langage, le Poétique, par exemple, le détecteur de présence Hölderlin ne fonctionne avec un thermostat Heidegger que si l’installateur vient reconfigurer l’installation. Et on considère ça comme un progrès important : c’est à pleurer !

Il faut que la domotique du poème progresse et fonctionne bien davantage comme l’informatique personnelle.

Mes amis, rêvons un peu !

Tout le monde rêve de l’autodéclaration : on ajoute des strophes à un poème existant ; elles se déclarent elles-mêmes au réseau des poèmes, proclament ce qu’elles savent faire et demandent ce dont elles ont besoin !

Surtout, elles apparaissent toute seules sur l’application qui sert à piloter la Poésie de l’Habitant depuis un smartphone, une tablette, un écran mural, etc. Bref, comme une imprimante sait le faire depuis 20 ans.

Nous en sommes très loin.

L’intervention de l’installateur est encore souvent nécessaire pour reconfigurer un poème chaque fois que le lecteur veut ajouter quelque chose. L’intervention de l’installateur est requise parce que la procédure est complexe.

Il faut un spécialiste et il n’y en a pas tant que ça en France.




VanHonfleur DelaBodega

"Bonne bouffe"



bonne bouffe
ce midi
un steak de CRS
de chez le boucher d'extrême gauche
prix abordable
16 euros/kg
+- 200 grammes
3 euros 36 que ça me coûte
mais viande un chouya nerveuse
faut l'attendrir en cognant dessus
avec un rouleau à pâtisserie
alors la chair s'ouvre comme une fleur d'été
néanmoins c'est quand même pas aussi
tendre que
une chair doucereuse de ministre de l'intérieur
prix exorbitant
mais ça fond sur la langue
comme une crème caramel
ou un sorbet à la framboise
rien de telle qu'une entrecôte de ministre de l'intérieur
élevée en plein air
au grain de maïs bio
rien de telle qu'une cuisse de ministre de l'intérieur
bien rôtie à la broche
aussi galbée qu’Arnold Schwarzenegger
à la peau croustillante
comme un spéculoos
aux oignons nouveaux
endormis dans de gras songes
mais j'ai pas la thune…
même à -30% avec une étiquette jaune dans un bac à débarras
à côté des saumons saumâtres
trop cher…
j'ai déjà goûté
chez un ami qui brassait lui-même sa bière
aux notes de citron vert
(il avait acheté un kit du biérologue en herbe
bébébobologie biérologique manuel pour les nazes)
pour accompagner une viande de ministre
importée de Suède
giboyeuse
forestière
fumée au fumigène
100% naturelle
sauvage
parfum jojoba
putain au thym j’aime
qu'est-ce qu'on s'est mis
jusqu'au bout de la nuit.






Giao David & Samuel Rochery

Sonnets d'alarme (occurrences)



OCCURRENCES, 1

Je voudrais écrire un sonnet d'alarme
au sujet des problèmes de l'Union
Poétique, dont le taux de cholesterol
atteint des niveaux record, et vous le savez.

Il s'agit ni plus ni moins
d'un réarmement à la dérobée des plus
maussades de l'UP, et je ne peux qu’écrire
un sonnet d'alarme face à cette situation !

Faisant moi-même partie d'une minorité,
je serais la première à écrire un sonnet d'alarme
si j'étais d'avis que le droit d'une minorité allait disparaître.

La société civile est placée en vigie. Elle vous a écrit
un sonnet d’alarme concernant les eaux
douces dépravées de la planète.




OCCURRENCES, 2

Dans le secteur de la radiodiffusion,
d'un bout à l'autre du pays,
on hurle le sonnet d’alarme
pour toutes sortes de raisons.

La mort d'un éléphant réintroduit
dans la réserve de Poésie
doit être hurlée comme un sonnet
d'alarme pour partition.

Madame la Présidente, je rejoins
le rapporteur et hurle également le sonnet
d'alarme pour partition d’animal mort.

La Poésie, qui atteint des chiffres
astronomiques en matière de poètes morts,
devrait faire fonctionner son sonnet d’alarme.




OCCURRENCES, 3

Des études publiées dans la presse
ne cessent de s’écrire en sonnets d’alarme
à propos de la dénatalité
et du vieillissement démographique en Poésie.

Les indicateurs démographiques appellent
à pleurer des sonnets d'alarme
et à porter assistance aux familles
qui élèvent les enfants poètes.

Cela suffit pour écrire un sonnet d'alarme :
nous ne pouvons guère nous permettre
d'attendre plus longtemps notre futur.

Des aéroports ont été informés. Ils pourront contribuer
à monter le volume du Sonnet d’Alarme
tout en peaufinant la procédure des nuages.




OCCURRENCES, 4

Les poètes des petites villes
écrivent un sonnet d’alarme
au sujet des usines de traitement des eaux
usées du flux du poème à risque.

Je sais par conséquent que nous devons
semer des sonnets d’alarme aux quatre vents,
et j’espère que la Commission continuera
de plaider en faveur des éoliennes.

ô ! il est temps d’écrire le Grand Sonnet d’Alarme ;
la Commission vient de proposer une série
de mesures urgentes afin d’assurer.

Pourquoi avons-nous préféré
les chouquettes aux sonnets
durant toutes ces années ?




Jean-Rhume Célestin

Oui, j'ai la grippe facile



SONNET AU SOMMET

à Samuel Beckett,
qui me l'a demandé



14 mètres. Putain que c’est haut !
13 m. Mais, courageux que nous
12 m. sommes, zou, un petit sonnet
11 m. et finies les sornettes du vertige !
10 m. Ceux qui prennent des psycho
9 m. tropes, ô tripes de leur race, n’ont
8 m. rien compris à la nature des sommets.
7 m. Les toitures seules nous font les pieds,
6 m. nous qui sommes de rature, paraît-il,
5 m. à, luttéréellement, tomber par terre. Ô*
4 m. frangins, ô frangipanes, soyons dans le vent –
3 m. reines et rois de la tôle ! Fortifions nos poèmes
2 m. aux fièvres comptées, lorsque nous ramollit
1 m. la bête flageole des ménisques !

0 m. * Emoticon du "Gros Bisou", parfois appelé
"emoticon de la chanson de Carlos" (Big Bisou).






Amy Lawless

J'ai sauvé le latin, et toi, qu'as-tu jamais fait ?



(Traduit de l'américain par Samuel Rochery)


J'ai passé un coup de fil pour dire que nous avons deux vies
et que l'une d'elles seulement est réelle

– Camille Rankin




Jamais vous n’avez parlé à quelqu’un
et tandis que vous conversez
vous voyez un doublement ?

Deux choses arrivent d'un coup.
La réalité est le moteur du fantastique.

Le visage de la personne est
doublé sur lui-même comme s'il tenait
un anneau de mariage qu’il ferait glisser
autour de mon doigt ?

Ça m’est arrivé,
juste une fois.

Maintenant je meurs d'envie
de voir en vrai cette action.

Je veux la vérité du doublement
et me marier avec cette personne ?

Je suis tout ce contre quoi initialement je m'élevais.
Une carte de vœux.

Et maintenant il est parti à perpète
bien loin de penser
qu’il existe dans cette seconde réalité ?

La pivoine a fleuri.

Je lis quelque part
qu’une des cinq clés du bonheur
c’est l’aptitude à se sortir de la merde.

Je pense à cet acteur
qui a révélé son béguin pour Sofia Vergana
dans un entretien à People Magazine
et voilà qu’ils sont mariés –
ils échangent leurs salives
ils se donnent leurs têtes l’un l’autre à tout bout de champ.
Ils se vont.

La pivoine pend, de plus en plus lourde.
Son propre poids la tire vers le bas.

Peggy la Cochonne utilise tout son corps comme une arme
[quand elle en a besoin.
Et moi, qu’ai-je jamais fait ?

Les pivoines ressemblent à des tableaux mais puent
[comme des putains de funérailles.


Poème paru dans la revue en ligne Cosmonauts Avenue




Josh Vellequette

L’air est le bien immobilier le plus chaud



(Traduit de l'américain par Michelle Wonja)


j’ai perdu mon travail et l’atlantique a monté
de cent-quatre-vingts mètres d'un seul coup
alors j’ai acheté une mangeoire
c’est le moins que je puisse faire
pour prendre soin des survivants

les poissons ne s’en sortiront pas
leur maison, c'est un gobelet Saint-Jacques
avec des moules pour consolider les bords
formations d'organes trop faibles pour le plastique, donc
je nourris les oiseaux

ce ne sont pas mes oiseaux
mais ce sont eux qui m’ont choisi
j’appartiens aux geais bleus et aux cardinaux
comme les amendements appartiennent
à la terre mère


Poème paru dans la revue en ligne TYPO




Jennifer Denrow

L'histoire personnelle du vent



(Traduit de l'américain par Samuel Rochery)


Dans l'histoire personnelle du vent, il y a ceci. En plus de ceci, il y a tout le temps. Même en hiver, même dans la neige fiable nous regardons le ciel exploser. Et puis l'hélicoptère. Les aphrodisiaques et les oies. Je prends ce qui est proche de nous : trois chevaux, des écuries entre les arbres. Je ne mémorise pas leurs crinières.

Les mascottes disparaissent dans le vent. Nos parlements s'établissent dans nos moments de disponibilité. Sur une rivière interminable, je ramène trois personnes à la maison. Elles me tirent dessus avec des pistolets à eau et me disent de me grouiller. A nos côtés, les animaux avec leurs vies incroyables.

Je me fous de la tournure de l'époque ou de l'apparence des nuages. Je mets tout dans le même sac et hop dans la mémoire. Quand le monde revient je pars à la nage et retrouve la solitude qui me convient. Je vais dans la prairie où le vent s'est écroulé.

La journée était remplie de vent. Les crinières lointaines pratiquaient l'équitation toutes seules. Nous les avons rattrapées à pied, au pas de course depuis nos écuries dans la boue. Elles ont pensé que c'était chouette.

Les gens viennent d'eux-mêmes. Ils sont les opérations qu'ils n'arrivaient pas à résoudre. De l'autre côté de la pièce, ils sont habillés comme des nuages. Nous leur faisons l'histoire personnelle du vent. Quand ça devient trop bruyant, nous claquons la porte pour ne jamais revenir. La pièce demeure vide pendant des mois, qui se remplit du bruit de chaque drame. Nous arrêtons d'imaginer ce qui est en train de se passer dans la pièce, et bientôt nous oublions même qu'il y a eu une pièce par où commencer. Notre participation à l'échange tient toujours, mais c'est de façon lente, oublieuse.

Je nous remplace par tout ce que nous voyons. Facile à faire. Je garde l'hiver dans l'hiver. Dehors, la neige. Nous savons à présent lui faire face. Dans la neige a surgi un élevage d'oies. Je les suis jusqu'à ce que plus jamais je n'arrive à les retrouver. La rue se remplit de plein d'animaux évanouis. C'est un foutoir. Je les ramène chez moi et je leur fais des bruits d'animaux. Ma maison se trouve dans la vallée. Personne ne me rend visite à part une femme qui est triste. Elle gave les animaux d'élégies. Des jours durant nous pleurons sur leur sort sous la lumière du jour. La nuit elle rentre chez elle dans le vent. Les animaux gémissent. Ça ne ressemble à rien.

Après l'histoire personnelle du vent, je glisse un paquet de sucre sous ma cuisse et je le garde comme ça. Personne ne le cherche. Quand je pars, je laisse le sucre. Pour la première fois de la journée. Je n'y repense pas. Je nage. Je mets l'eau dans mes cheveux. Quelqu'un me rejoint dans l'eau et m'embrasse. Je me laisse faire. Tout devient mouillé avec nous. On se dit Regarde, regarde, et nous gardons les yeux ouverts grâce à nos pouces. La possibilité nous fait du mal quand on la regarde bien.

Toute la journée j'attends le vent qui ne vient pas. Je ne précise pas ce que j'attends quand on me le demande. Je continue d'attendre dans l'obscurité ; tout ce qui pourrait faire son apparition dans la glace, je le prends. Rien ne me surprendrait, pas même une centaine de gens nus avec des lances-roquettes. Je m'adosse au mur et j'inspire dans tout ce qui peut remplir un corps humain.

J'expire lentement en ouvrant la bouche et ma respiration continue de sortir donc je fais du bruit pour la rejoindre. Je peux sentir des années sortir de moi et des océans et des faucons. J'expire de tout. D'où je suis assise, il n'y a pas une lune ou une lumière ni même la possibilité qu'il y en ait. Je prends un peu d'eau.

L'univers est fait de vent.

Fracture ouverte, l'arbre à l'intérieur de la personne comme l'arbre à l'intérieur d'elle se coupe en deux, s'ouvre, et les entrailles sortent comme de vraies entrailles. C'est l'hiver. Deux cols-vert font l'amour dans la neige, sans effort. On ne peut pas bien savoir d'ici.

Ce qui nous alerte, c'est le vent. Personne ne nous enveloppe dans des ailes mais à nous voir on dirait que si. Nos estomacs se remplissent de feuilles.

Regarde-moi ça.

Regarde un peu plus longtemps. Sors-moi
un son.

dans l'air          pour

toi-même



comme ça.


Poème paru dans la revue en ligne Octopus Magazine, au début des années 2000. La revue n'existe plus. Cette traduction française a été publiée une première fois en ligne sur le blog Poésie : Face B, en janvier 2012.






















Le poème perdu

Mon premier poème vegan

et enfin tu arrêtes
de manger les chiots
en laisse


























Ce vingt-troisième numéro de Watts
a été achevé de coder
le 17 janvier 2020,
sur l'ordinateur de Robert Watts.