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#19

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Rouleau d'écran de poésie
sous économie d'énergie
#15 • 03/18









Edito : la "nuit", c'est has-been



-13. Watts est la première revue de poésie
-12. à pouvoir sortir d’un trou noir en faisant son trou.
-11. Ne dites pas que vous lisez cette revue directement,
-10. ni même à l'oeil nu. Il s'agit d'un mirage gravitationnel.
-9. Ce que vous voyez à l’écran est la syntaxe d’accrétion du trou.
-8. Des scientifiques de l’exopoésie des quatre coins du monde
-7. ont travaillé jour et nuit pour vous
-6. en restituer l'invisibilité.
-5.
-4.
-3. Accrétez-vous, prêts :
-2. entrez ! Sortez !
-1. Gravitez !
0. Trouez-vous !




Giao David

Poèmes sans opinion



1. Passage

Le petit trou
dans le tapis
est un portail.

Laissez-moi deux minutes, et je m’eclipse.



2. Moteur de ma journée

Un moteur électrique bleu fonctionne
juste sous ma fenêtre.

Quand je l’entends, je pense à l’avenir.
Quelqu'un l'a mis là pour une raison.

Il va sauter. Je vais faire une rencontre.



3. Faire la révolution

Si je suis absolument sûre de ce qui va arriver,
le monde se ferme tellement.

Alors je fonce dans la porte en étant sûre de rien,
et quelque chose résonne.



4. Rondeau

Je serai fatiguée
et je serai d’autant plus motivée.

C’est une fatigue magique
que d’être simplement amoureuse
de l’énergie.

Bientôt, je serai fatiguée
et d’autant plus motivée.



5. Recette

Dès que j’ai vu les arbres
j’ai voulu en faire une chanson.

Je l’ai faite et tout le monde s’est mis à danser.

Personne n’a remarqué que je chantais
une recette de cuisine.

Personne n’était capable d’entendre
que je ne connais aucun dessert.



6. Imagination

Il est évident que j’ai beaucoup de problèmes.
Les uns, à résoudre, les autres, à deviner.

Ceux que je dois résoudre,
j’en ai conservé la solution dans une boîte en fer,
que j'ouvrirai le moment voulu.

Je veux d’abord deviner ce qui m’arrive.
Il est plus excitant d'être imaginative.


Daniel Tettleton

Style


Une suite inédite, traduite de l'américain par Chloé Guezo & l'auteur




Je manque de tout style que ce soit et j'ai des preuves.



1.

Je fais de Feyerabend un paradigme de la pensée systémique.



2.

Je fais de Wittgenstein un penseur de longue halène.



3.

Je donne l’impression d’un Hegel non-dialectique qui va droit au but.



4.

Je fais de Nietzsche ce type qui cherche un tuyau auprès du sens commun.



4.

Mon entrée dans le discours a vu Foucault se ranger du côté de la tradition pragmatique américaine.



5.

J’ai sorti une phrase, et Glaucon n’a pas été d’accord avec moi.



6.

Socrate m’a posé une question, et puis il a changé d’avis.



7.

Je suis entré dans une pièce, et Guy Debord s’est lancé dans les courses de dragster.



8.

J’ai performé sur scène, et Judith Butler comme Erving Goffmann sont devenus traditionalistes.



9.

Quand j’ai parlé à Zizeck, à aucun moment il n’a fait allusion à Kung Fu Panda.



10.

Kafka a envisagé, une fois, de faire de moi le protagoniste d’une de ses histoires, mais il m’a trouvé trop vague et indéfini.



11.

Robert Musil s’est lancé dans l’analyse statistique.



12.

D’après Rowling, j’étais tout le temps hétérosexuel.



13.

J’ai participé à une séance SM, et Alain Robbe-Grillet s’est autoproclamé chantre du Nouveau Mourant.



Mais, vous savez, j’essaie de faire de mon mieux.




Stéphane Vromanne & Chloé Guezo

Chronique à 10%



Valérie Chaussure
Cornets de glace à la mûre
éditions Air Jordan
2018
143 p.



Le courant textualiste serait désormais devant nous, mais un peu plus à l'Ouest qu'avant, en remontant le bras du fleuve de la Grolle, aux carrefours de l'actionnalisme et du contextualisme. Tout n'est qu'histoire de bancs de poissons. En témoigne l'œuvre fluviale de Valérie Chaussure, aujourd'hui complétée par Cornets de glace à la mûre. Renouant avec le message militant et dégagé de la poésie à la mode, le texte revient à « une écriture en plastique recyclable », pour sublimer le grand drame de notre siècle : les espoirs des poètes refusés au Journal de 20 heures et

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Guillaume Dorvillé

Fleurs de magnolia



« Du sein de ces massifs embaumés, le superbe magnolia élève son cône immobile surmonté de ses roses blanches, il domine toute la forêt, et n'a d'autre rival que le palmier, qui balance légèrement auprès de lui ses éventails de verdure. »
« Elle est environnée de coteaux, qui, fuyant les uns derrière les autres, portent, en s'élevant jusque aux nues, des forêts étagées de copalmes, de citronniers, de magnolias et de chênes verts. »
« J'allai cueillir une rose de magnolia, et je la déposai toute humectée des larmes du matin, sur la tête d'Atala endormie. »
« On y arrivait par une avenue de magnolias et de chênes verts, qui bordaient une de ces anciennes routes, que l'on trouve dans la solitude. »
« On voyait dans ses cheveux une fleur de magnolia fanée ... celle-là même que j'avais déposée sur le lit de la vierge pour la rendre féconde. »

Atala, ou Les Amours de deux sauvages dans le désert, 1801, François-René de Chateaubriand


« Magnolias for ever »
« Quand on me parle de magnolias »
« Dans un grand champ de magnolias »
« Des magnolias par centaines
Des magnolias comme autrefois »
« Les magnolias sont toujours là »
« Pauvres violettes ou magnolias »

Magnolias for Ever, 1977, Claude François




Robert Watts

Qu'est-ce que les lumières ?







Dos :

Emmanuel Kant, Qu'est-ce que les Lumières?, Hatier, Classiques & Cie, 2015
Giorgio Agamben, L'homme sans contenu, Circé, 1996
Fernando Pessoa, En bref, Christian Bourgois, 2004
Louis Zukofsky, Un objectif, Royaumont, 1989
Jalal Toufic, Distrait, Les Petits Matins, 2003
Chet Wiener, Devant l'abondance, POL, 2003
Dominique Labarrière, Exploration de l'ombre, éditions Unes, 1988
Robert Duncan, l'ouverture du champ, Corti, 2012
Clément Rosset, Le choix des mots, Minuit, 1995
Guido Ceronetti, Le silence du corps, Le livre de poche, 1984
Collectif, sous la direction de Pierre Jacob, De Vienne à Cambridge, L'héritage du positivisme logique, Gallimard/Tel, 1980




Marc-Antoine Graziani

1. Au tabac, quand on lui parle, il a des gestes qui gênent, avec ses mains – voudrait en faire spectacle – mais chaque instant le fait renier chaque pourquoi pas, de s’il pourrait faire au moins une fois, mais non.



2. Au tabac la main creusant le tas de pièces dans l’autre main, c’est vrai parfois, il entend que les objets discutent mais sans jamais distinguer de quoi ; peut-être des microbes, ou du plaisir chiffon à nettoyer les corps.



3. Sortis du ventre de l’orage, encre aux joues, aux mains, aux yeux, rire curieux, dehors ils passent, transplantent les caisses de poissons qu’ils viennent de prendre et chargent dans le camion, leurs corps d’écailles dans la nuit comme des grappes de pierres.



4. En patientant que la tasse se défasse elle élabora une liste de tout ce qu’elle devait faire dans l’année qui vient. Mais chaque entrée de la série grignotait une portion de l’optimisme qui l’avait laissée aller à faire, et s’effilochait à mesure que la liste se remplissait.



5. Sous le tilleul obsolète bazardé l’Amstrad au tas de choses. Les avions transportaient le monde aux atmosphères trainées de rayures innombrables, dont la vocation décorative était aussi surprenante que l’apparition de la vie ici, sous l’arbre des plastiques remplis de merde vieille comme la console, mélanges de métaux et de terre pris, amassés d’avant, marques rouillées, sans époque.



6. En hâte Ghislaine désaxe, la hanche de travers, sa face, sabotée, vadrouille en scaphandre pompe à main et c’est sale, une seule grande couche – la vie à la cuve, troupeau de petits hommes dans les bidons, amorphes, qui sucent le scandale aux tétines.



7. Aire, plaine rase, troupeaux qui la bouffent, futurs moufles, seule vie du lieu : solidaire de ne pas savoir l’imminence pascale, elle se creuse, assouplie, molle, de quelques bosquets et d’une bergerie détruite ; car tout s’effondre ici, comme les sols, c’est endémique ; asséchés par la foule des cars qui défilent sur l’isthme en l’effaçant à contre-temps des bateaux qui en dérivent.



8. Les parents la portèrent qu’elle puisse toucher et elle se fit pincer, la jolie menotte rouge, noire, gonflée, tordue. Soudain il y eût les pompiers descendus dans l’avalanche, sous leurs casques, oxydes, sourires glacés, les poches remplies de rayons.



9. Il a un emploi, le fait, puis rentre mais, une heure le soir va au bout de la cale, se recoiffe et souffle devant la mer avec une grande allure comme les fantômes au théâtre. Alors, il est : matador, tueur en série, chanteur, etc.



10. Elle voulut saisir un mouchoir pour se caresser les dents – à cause de sa jupe déchirée elle s’effondra en même temps que s’ouvrait le plancher, avec la lave qui giclait du sol. Tout le village pensa vers huit heures aux dinosaures.




Samuel Rochery

Poèmes pour mèmes viraux



Pomème #1

Quand tu as oublié
de mettre des strophes dans ton poème,
et que, à la dernière minute,

En vlà
une !

En vlà
une !

Et en vlà
une !

ça sent trop
la violence conjugale
avec ta muse.





Pomème #2

Quand tu désespères de trouver
ton âme soeur en poésie
sur le principe de nudité intégrale
et que tu finis par googler
marguerite yourcenar nue,
foutu pour foutu.




Pomème #3

Quand tu commences à
gaver le poète sonore

avec tes histoires de rondeau
décomplexé (salade,
tomate et décasyllable en tercet)

et qu'il t'interrompt :

"t’es trop expérimental, mec,
c'est le début de la fin."





Pomème #4

Quand même ton chat
n’arrive pas à croire

que tu sors les poubelles
comme tu habites en poète.





Pomème #5

Quand ton poète préféré
explique à la télé
que dodo
est une réduplication
inspirée du solfège des plus beaux
rêves, et que
Guillaume Musso applaudit.





Pomème #6

Quand tu apprends
que les Odes au Pétrole
de Donald J. Trompe-Le-Vrai,
jamais publiées,
ont obtenu
le Prix International
de poésie écologique.





Pomème #7

Ah, quand tu te demandes
si, dans un sonnet pure laine,
le mot sonnet peut rimer
avec le mot bonnet
sans allitérer le pompon,
c'est le bouquet !





Pomème #8

Quand ton chat commence
à te donner des conseils
de poésie sonore du style:

"le phonème et l'animal,
y a que ça de vrai frérot !"

et que tu comprends pas un mot
de ce qu'il te miaule.





Pomème #9

Quand un poète de l'Académie
demande une version papier
de ton poème sonore

parce qu'il te soupçonne
de manquer de swing
à l'hémistiche –

allons le vérifier, jeune chenapan sonique!





Pomème #10

Quand on te propose d’intervenir
dans l’émission Les Anges de la téléréalité
pour un atelier d’écriture
« Poésie littérale et boules à facettes »

et qu’on te demande d’y mettre vraiment du tien
parce qu’on n'a jamais vu un poète
faire ce qu’il fait pour de l’argent.




Lise Dougé

Notes de travail en chanson



11.Refrain sans réponse

Durant votre scolarité chez Poésie, vous était-il interdit de mourir à votre manière ?




12. Refrain

La poésie n’est une morte toute prête pour personne.




13. Refrain sans réponse

Quelle forme est une maison à louer, acheter, remplir de fêtes ?




16. Refrain

"La mort lumineuse de la poésie se voit depuis le tout premier poème du monde, et elle touche du bois."




17. Refrain

"Allons donc au bois, à Morte-Musique."




20. Refrain sans réponse

Comment veux-tu qu’une mort métaphorique ne t’impose pas de t’y dépenser comme une sportive ?




21. Refrain sans réponse

Avais-tu besoin de l’histoire de la littérature pour y trouver toutes ses dates de décès ?




22. Refrain + Réponse tous en choeur

Pourquoi certains poètes n’écrivent-ils pas "en poésie" ? – Parce qu’ils ne le veulent pas.




23. Refrain + Réponse tous en choeur

Pourquoi ce qu’ils écrivent serait-il encore "de la poésie" ? – Parce qu’ils veulent travailler.




24. Dernier couplet symbolique

En exopoésie, Ouragan est le prénom caché de l'escargot.


























Le manifeste perdu

Pour une littérature sous-exposée

















Ce dix-neuvième numéro de Watts
a été achevé de coder
le 13 avril 2019,
sur l'ordinateur de Robert Watts.