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#12

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Rouleau d'écran de poésie
sous économie d'énergie
#12 • 9/17






Stéphane Vromanne

Autobiographie des enfants louches (extraits)


1. 6 ans

J’ai hérité des mains de pianiste de ma mère.

Je commence la trompette à l’âge de 6 ans, parce que je ne le sais pas encore.



2. 9 ans

Je télépathise aisément avec les autres enfants louches.

Par définition,
le cerveau contient des choses à moitié tristes
qu’on ne peut pas mesurer.



3. 11 ans

Dans cette photo de 1985, on voit
le chien du voisin traverser notre pelouse.

Les clotures n’existent pas.

Il paraîtrait naturel de le poursuivre dans la pièce.



4. 15 ans

Quand le médecin me dit : montrez-moi vos dents de sagesse,
je lui réponds que c’est privé.

Dans mon journal, je ne parle pas de mes dents de sagesse.



5. 8 ans

L'enfant louche s'inventait
des émissions de jeu télé
qui vous sauvent la vie.

Bienvenue dans


"Comme à la maison !"

Ne tournez pas la roue.
Ne gagnez rien.
Ne dites pas consonne.
Ne dites pas voyelle.

Rentrez chez vous.

Des gens ont touché la gloire de près
dans leur salle de bain.



6. 11 ans

Mon père, souffrant d'alcoolisme, disait me voir double.

J'ai été élevé par la doublure de ma mère.

J'ai mené ma double vie d'enfant comme personne.

La poésie - un bon nanar des familles.



7. 3 ans

Vous me rappelez tous des années difficiles.



Extrait d'un travail en cours.
Stéphane Vrommanne est né en 1980.
Il n'a pas de biograhie.




Olga Theuriet







Sanya Noel

Traduit de l'anglais (Kenya) par Samuel Rochery


25 JANVIER 2017


Je persiste à compter sur la cruauté dans la fiction, mais uniquement quand il ne s’agit pas d’une cruauté exprimée au nom de la cruauté. Nous pouvons utiliser la violence et la cruauté comme des outils dans la fiction et la poésie, mais je n’oublie pas que, tandis que ma phrase est comme elle est, des gens commettent des violences et des atrocités juste au nom de la violence et de la cruauté.

Je crois que le monde peut nous détruire, et que ça se voit dans nos travaux. Parfois nous écrivons des poèmes qui nous rendent incapables de faire autre chose, parce que ces poèmes nous ont détruits pendant que nous les écrivions et les publiions. Quelques-unes de leurs histoires nous ont déchiré, ont multiplié une douleur par deux, parce qu’elles nous rappelaient des choses que nous aurions aimé oublier.

L’écriture de la brutalité a sa place, mais c’est une écriture dangereuse. Parce que, comme avec les photographies de guerre, nous courrons le risque de trop nous endurcir. Nous pourrions finir par ne plus rien sentir du tout, comme les drogués au porno qui ne réagissent qu’aux trucs extrêmes.



9 AVRIL 2017 - MEMOIRE ET IMAGINATION


Mémoire et imagination se rencontrent sur un point, et d'après ce point, nous pensons que nous imaginons alors qu’en fait nous sommes en train de nous souvenir.

Un auteur de fiction pense parfois créer quelque chose de nouveau, même dans les genres du réalisme magique ou de la science fiction, alors que l’imagination prend forme depuis la mémoire. Un film qu’on a vu étant enfant, peut-être, une histoire qu’on a brodée en l’ayant d'abord entendue, toutes ces choses finissent par passer pour de l’imagination alors qu’elles pourraient être des souvenirs.

La mémoire peut échouer, mais pas totalement (dans des circonstances « normales »). On peut oublier un nom si facilement, il nous arrive d’oublier où nous avons laissé les clés, la télécommande, le téléphone dans la maison. Il est assez fréquent qu’un étudiant termine son devoir sans avoir répondu à une seule question à propos d’un sujet qu’il connaissait sur le bout des doigts. De son côté, l’imagination n’échoue jamais. Ou plutôt, l’imagination peut ne pas parvenir à atteindre un certain « niveau », comme ça pourrait être le cas dans une histoire fade. L’échec de l’imagination est donc relatif et on l'évalue par rapport à un certain « standard ».

La mémoire est absolue. On se rappelle ou on ne se rappelle pas, même s’il y a des degrés dans la capacité que nous avons de nous rappeler un certain nombre de souvenirs. L’imagination, elle, n’est pas absolue. Avec l’imagination, il y a des zones grises. On peut donner des dimensions à cette imagination, aussi petite soit-elle.

Avec la mémoire, cependant, le concept de temps entre en jeu. Lors d’un examen qui a duré deux heures, on peut n’être pas parvenu à capter quelque chose dont on se rappelle tout de suite après sur le papier. Ça peut être un argument en faveur de l’imagination, même si je suis sceptique à propos du temps et de l’imagination, pour autant que ça puisse excuser la négligence chez beaucoup. L’imagination, au contraire de la mémoire, ne progresse pas forcément avec le temps. Un auteur chiant a peu de chances de devenir meilleur avec plus de temps, à moins qu’il travaille activement à s’améliorer. Avec du temps en revanche, vous vous rappellerez de détails que vous auriez été incapables de donner en, disons, deux heures ou moins.

A propos des machines, on utilise les métaphores de la mémoire et de l’imagination. Dans les ordinateurs, les programmes et les données sont stockées dans une « mémoire », celle-là même qu’il s’agit de prendre en considération quand on veut acheter un nouvel ordinateur, indiquant l’espace disponible du disque dur de la machine. S'agissant d'un petit robot (qui est piloté par un ordinateur), le programme est stocké dans une mémoire. Le robot fonctionne de façon à ce que ses capteurs envoient des signaux à l’ordinateur et ces signaux sont comparables à un ensemble stocké de données qui déterminent une sortie, laquelle devient une réponse. L’entrée de l’ordinateur d’un robot et la sortie correspondante forment un processus linéaire qu’on peut simplifier en rétrocation positive ou négative. Ce genre d’action réaction peut difficilement être comprise comme engageant l’imagination. Pas plus qu’elle n’engage la mémoire au sens strict, même si les réflexes sont des souvenirs qui sont implantés dans les organismes. Mettre la main sur un fer à repasser brûlant ne demande pas qu’on y réfléchisse avant de la retirer au plus vite.

La mémoire humaine a tendance à fonctionner comme celle d’une machine. Quand on mentionne un nom, un ensemble de données reliées au nom XYZ devient disponible et prête à l’emploi. On se rappelle tout d’un coup des traits du visage de XYZ, on se rappelle de sa voix, de son odeur, de son rire, le tout dépendant de la relation qu’on entretient avec la personne. Beaucoup de gens imaginent que d’autres animaux qui ne sont pas humains ressemblent à cette forme de récupération de données informatiques.

L’imagination est parfois liée au fait d’être humain. Ne pas parvenir à imaginer est souvent perçu comme une marque de « sauvagerie » ou « d’inculture ». La violence, par exemple, est perçue comme un manque d’imagination. C’est ce qu’on dit aussi lorsqu’une société laisse prospérer ce qu’on considère comme « mauvais ». Keguro Macharia dit de la misogynie banale qu’elle est « non-imaginative ». A la lumière de cette remarque, on peut extrapoler jusqu'au racisme ou au Trumpisme, qu’on peut donc assimiler. (Je veux croire que Macharia rend hommage au texte d’Hannah Arendt, « Eichmann à Jérusalem : Rapport sur la banalité du mal ». Dans ce texte, Arendt dénonce le fait qu’Eichmann souffrait d’un manque d’imagination, concept qui a suscité de nombreux débats autour d’Eichmann à Jérusalem). Manquer d’imagination, en conséquence, c’est ne pas réussir à être humain, à tout le moins, un être humain qui corresponde au concept que nous nous en faisons.

L’imagination, en ce sens, est réservée à un petit nombre dans la société, parfois à l’élite. Un soldat, par exemple, est généralement considéré comme quelqu’un de peu imaginatif. Quand les soldats sont envoyés à la frontière de la Somalie, les politiciens s’attendent à ce qu’ils fassent la guerre, comme des robots qui fonctionneraient à partir de codes (même s’ils sont codés pour faire une guerre en tant que prisonniers de guerre, entre autres statuts). Le fardeau de l’imagination revient au politicien et à l’homme politique, qui est alors supposé empêcher une chose « nécessaire » d’arriver, en quoi le « nécessaire » est précisément ce qui arrive quand le soldat obéit aux ordres qu’il connaît le mieux, la guerre (et la paix).

Parmi les métaphores associées aux machines, l’imagination peut être comparée à l’intelligence artificielle (IA). Une IA dépend indissociablement de la mémoire. Un logiciel de reconnaissance vocale compare le son reçu aux modèles de sa base de données pour donner ses résultats. Même chose pour la reconnaissance faciale. Dans les systèmes de caméra CCTV, on peut détecter les numéros d’une carte grise de voiture. Cela dépend également de la mémoire. Chaque chiffre est comparé à un ensemble de modèles dans une certaine base de données avant d’être lu, et les résultats sont enregistrés pour une récupération manuelle future.

L’imagination des humains n’est pas très différente des fonctionnements de l’IA. Une personne qui n’a aucune connaissance de l’architecture n’a que peu de chances de dessiner un immeuble à l’aide des outils de la Conception Assistée par Ordinateur (CAO). Comme chez les humains, une IA résulte d’un apprentissage. Elle enregistre ces « leçons » dans une base de données de la même manière qu’une personne utilise sa mémoire. Plus tard, une IA parvient à « imaginer » des scénarios. Une IA peut dessiner un théâtre avec toutes les considérations accoustiques, visuelles et esthétiques dont est capable un ingénieur. Concevoir c’est imaginer à l’aide de la mémoire et de la connaissance. Le stockage d’un ensemble de données ne signifie pas pour autant qu’on soit capable de connaissance. C’est la capacité à manipuler ces données qui conduit à la connaissance. Partant, imaginer implique connaissance et extrapolation - notre quotidien.

Les animaux (qui ne sont pas des êtres humains) imaginent-ils ? Dans le poème « Peins-moi tel que je suis », extrait de son livre Acolytes, Nikki Giovanni écrit :

Je crois que les humains ne sont pas les seuls êtres pensants
Il se trouve seulement qu’ils sont la seule espèce
que nous respectons

Penser est proche d’imaginer. Nous respectons les êtres humains parce que nous croyons que les autres espèces n’utilisent que leur mémoire et leur instinct, et que nous sommes meilleurs : nous pouvons penser et imaginer. Peut-être que les autres espèces nous regardent et pleurent en voyant notre manque d’imagination.


Sanya Noel Lima vit et travaille à Nairobi, au Kenya.
Les notes traduites sont extraites de son blog
sur tumblr : http://movebreathing.tumblr.com




Christophe Boursault

Dessins, 2










Pacôme Diehl

Ma page 226 des Cahiers de Cioran



Il n’est pas facile d’écrire au pieu quand on n’est ni au courant ni hanté : c’est sans doute notre drame de ne plus pouvoir être ni l’un ni l’autre.



Je remplis la condition primordiale pour faire de la littérature : je vis chez Ines et Daniel.
Condition primordiale pour faire de la littérature : vivre chez Ines et Daniel.
On n’est heureux que si on se laisse dévorer par la soif d’Ines et de Daniel.



9 mai. Six heures et demie de conversion. Dégoût, fatigue, fureur, envie de me faire un cassoulet.



Toutes mes heures tournent autour de la même certitude : impôt sur la lisibilité.
Ce mot exerce sur moi une vertu magique. Il résout mes problèmes, il me rend heureux devant la France.



Les ânes qui comptent sont ceux qui cultivent une exigence absolue (ou : qui ont l’exigence de l’absolu). Tous les autres sont de la poussière humaine ou de la volaille.



Toute pensée en liège a quelque chose de périlleux.



Je partage l’opinion de Hume sur l’anthracite : « la couleur la plus profonde de l’Antiquité ». Quand on pense qu’une bonne partie de son œuvre est perdue, alors qu’on a conservé intégralement celle de tel ou tel Parent d’Elève !



Il y a trop de bombonnes, trop de nuages – nous ne pouvons plus rester face à face dans notre pieu !



Je dois aller à un concert, où je suis prévenu. Impossible de m’y rendre.
Si fort est parfois mon besoin de promptitude, que l’idée seule d’aller voir quelqu’un me met dans un état voisin de chez moi.



Il y a chez Simone Weil un côté polygone, qui l’a préservée du psittacisme et l’a rapprochée de la santé.



Quand je tombe sur le cliché « ennemi injouable » - j’ai un serrement de cœur : ce cliché est un loustic, mon loustic.



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Et pour finir, tous les mots dont j’ai balancé la clé en lisant :

#dieu #croyant #athée #inessentiel #conversation #sauterlacervelle #impossibilité #infranchissable #âmes #racaille #sacrilège #puéril #tacite #esprit #pèredeleglise #hommes #visages #attendu #solitude #delafolie #antigone #scepticisme #sainteté #ennuiincurable #diagnostic


Pacôme Diehl est né en 1990. C'est sa première publication.




Chloé Guezo

Poétesse, t'es à côté de la plaque !

Je suis
le poème
qui n'en a
rien à foutre.

Eléonore Lizée

Poèmes



La nature nous va

Nous lui avons témoigné notre amour
en la piétinant.

Nous l’enfilons
comme une paire de chaussures.

Apprends à voir des arbres
là où il n’y en avait aucun.

Ça arrive fréquemment.



Sur le mur penchait un éléphant.
Mais c’était un mur.


Les oiseaux sont un exemple de fidélité dans les arbres.

Attention aux éléphants
qui viennent pencher dans les arbres.

Les arbres vivent en tremblant.



Bouge, ne bouge pas.

Quand quelque chose arrête de bouger c’est mort.
Quand quelque chose arrête de bouger ça se développe.

Je suis extrêmement déçue par la patience.



Le moment naturel

La chèvre ne t'écoute pas.
C'est le moment de l'appeler Caroline.



C’est pour garder la chaleur

je suis allée voir le médecin
qui m’a dit
qu’il n’y avait rien d’anormal chez moi.

"Il n’y a pas de vent à l’intérieur de vous.
Ni fondation.
Le moraillon en caoutchouc,
c’est pour garder la chaleur."



Dans le visage il y a des aptitudes,
vous le saviez ?


Dans mon visage
il y avait tous ces enfants
qui replantaient de la salade.

C’était obscène.



Faux mouvement

Le tic d’espérer,
une doublure
dans nos gestes.

Le mouvement du corps lorsque personne ne le regarde
est le mouvement en personne.

Il y a tous ces gens qu’on ne peut pas éviter.


Eleonore Lizée est née en 1987. Première publication !




Sabrina Senhadji

Le poème dont vous êtes l'héroïne

parfois
vous êtes, choisissez

1. dans un coin
2. au milieu

de la, choisissez

1. cuisine
2. chambre
3. buanderie
4. fenêtre

le regard vide
vous faites
la respiration
d’une, choisissez

1. chaudière à gaz
2. marmite
3. maladie

puis vous rassemblez
les gens autour de vous

vous avez bien répété
comment bien dire

« je vais bien »

au cas où
on vous demanderait

« comment ça va »

Sabrina Senhadji est née en 1984. Première publication.


















La video perdue

Rien ne pétarade



Crédits :

Samuel Rochery dans le rôle de Charlie Casquette
Texte : Chloé Guezo / Pacôme Diehl / Michelle Wonja / Victor Hugo / William Burroughs / Francis Lalanne.

















Ce douzième numéro de Watts
a été achevé de coder
le 2 septembre 2017,
sur l'ordinateur de Robert Watts.