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#10

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Rouleau d'écran de poésie
sous économie d'énergie
#10 • 3/17






Hugo Pernet

Marche arrière



cette nuit je
m'enfonçais un couteau dans le cœur - l'ouvrant
de haut en bas
comme on passe la marche arrière

juste une erreur
ou une faiblesse
(ou une faiblesse
qui ne m'intéresse pas)

il y a des choses
qui m'intéressent et
je peux les nommer

comme
l'enculé qui n'a pas coupé son moteur
avant de franchir le mur du son
(juste le bruit
d'un radiateur, en fait)

-

rien de ce qu'il y a
à exprimer

ou faisant double emploi
le faire

-

je fais ma crise de jalousie
sans t'en informer

la chaudière est en panne
la température baisse dans les chambres
où dorment les enfants

-

des gens qui
font des trucs

vagues occupations
faites de tâches précises
(cases à cocher
avant la fin de la journée)

bon

le soleil brille
la neige fond

-

hum
l'amour
n'a qu'à se célébrer
lui-même

ou par cette
pression exercée de
l'extérieur vers
l'intérieur

lait + 2 blancs de
poulet + desserts +
jambon : amour



Hugo Pernet a récemment fait paraître Je vais simplement m'habiller comme tout le monde chez Série Discrète




Lara Mimosa Montes

4 extraits de The Bronx : A Bibliography



Traduits de l'américain par Michelle Wonja


NES DANS LE BRONX

Abel Ferrara est né dans le Bronx.
Robert Altman est né dans le Bronx.
Sal Mineo est né dans le Bronx.
Lauren Bacall est née dans le Bronx.
Joan Semmel est né dans le Bronx.
Linda Lovelace est née dans le Bronx.
Vito Acconci est né dans le Bronx.
Eleanor Antin est née dans le Bronx.
Rosalyn Drexler est née dans le Bronx.
Clement Greenberg est né dans le Bronx.
Gerard Malanga est né dans le Bronx.
Ronnie Landfield est né dans le Bronx.
The Kuchar Brothers sont nés dans le Bronx.
Harold Bloom est né dans le Bronx.
Christine Jorgensen est née dans le Bronx.
Sonia Sotomayor est née dans le Bronx.
Larry Rivers est né dans le Bronx.
Calvin Klein est né dans le Bronx.
Häagen-Dazs® est né dans le Bronx.
Lawrence Weiner est née dans le Bronx.
Glenn Ligon est né dans le Bronx.
Jayson Musson est né dans le Bronx.



MOI EN COULEUR

Dans son essai autobiographique, « Ce que ça fait d'être moi en couleur », Zora Neale Hurtson remarquait, durant son périple d'Eatonville à Jacksonville à l'âge de 13 ans, qu'elle était devenue une « petite fille de couleur ». Oh ! Le moment où je me vois en couleur n'est pas comme celui où je commence à suspecter que je porte quelque chose moitié en acrylique. De telles révélations produisent quelque chose de bien réel sur mon sens du confort, mon sens du moi. Avez-vous déjà senti combien votre peau vous portait dès l'instant où vous comprenez que vous devez la porter ? Quand j'ai déménagé à Minneapolis, ça m'a turlupiné. Nerveuse, j'observais beaucoup de noir. Etais-je une détective ou une des nombreuses abandonnées ? Dans cette contrée de blancheur, il est important que je sache faire la différence.



NOIR ET ABSTRAIT

Pour être reconnu comme peintre, est-ce qu'on a besoin de travailler, fondamentalement, avec de la peinture ? Ou bien est-ce qu'une « peinture » faite en pull Coogi sera considérée comme une chose « privée » ? Intégrée dans des toiles de Jayson Musson, c'est trop de couleur, trop de dissonance cognitive.

Cette condition d'inconscience de la couleur me pousse à cette considération philosophique ; je pourrais référer aux Investigations philosophiques de Wittgenstein, mais je préfère souscrire aux mots de l'artiste : "l'être-Noir peut se concentrer dans l'abstraction si un artiste Noir choisit de passer à la production de peintures abstraites."

C'est suffisant. Ayant été faites par un artiste Noir, ces « peintures » sont par conséquent « Noires ».



AUCUN RESPECT

Un des livres de Gerard Malanga s'appelle No respect. C'est un peu un sentiment de type Bronx, n'est-ce pas ? Quand nous nous sommes rencontrés il y a quelques années, nous nous accrochions à notre bronxitude, comme à une chose sacrée, mythique. C'est et ce n'est pas : comme une Atlantis urbaine, une Combray proustienne.

Une fois, on m'a appris que les jeunes français utilisent « le Bronx » comme une sorte d'espace cosmopolite réservé pour exprimer des sentiments de mélancolie ou de ressentiment. Genre si tu ne partages pas les idées d'un parti et que la foule l'aime, ce parti, tu dis « c'est le Bronx ». Vous voyez ce que je veux dire ? Aucun respect.



Paru sur le site de Poor Claudia.




Chloé Guezo

de l'air dans les chambres à air : poème de ma révolte



toutes les canalisations
se plaignent !

tous les carrefours
se plaignent !

tous les parkings
se plaignent !

toutes Les stations-service
se plaignent !

tous les abris-bus
se plaignent !

Les néons de tous les panneaux
se plaignent !

toutes les bretelles d'autoroute
se plaignent !

et toi,
toi,
tu fais
du vélo.

de l'air dans les chambres à air !

PAW!!

Chloé Guezo vit et travaille à Angers.

Christophe Boursault

Dessins













Fernand Fernandez

Le pavillon de l'insecte



1 • Der Feneg • 2'32



2 • Ardtetek de U-bahn • 3'33



3 • Roubaix mantra • 4'34



4 • Remain sad • 2'25



5 • Kokoumo • 2'58



6 • So civilized • 2'19



[Ecouter sur SOUNDCLOUD]

Crédits :

Voix, homemade instruments : Fernand Fernandez





Photo : Fernand Fernandez





Philippe Charron

Le syndrome de Mafran
Quack ! Quack ! (2)


Donc, comment joindre les deux bouts ?

La question ! Réponds à la question imbécile !

Quack ! Quack !

Les combines entre tissus lâches peuvent être lucratives.

Organiser le téléthon de l’hyperlaxe et se métamorphoser en rat de laboratoire avec la somme recueillie.

10$/mois aide à fournir directement aux patients ayant reçu un diagnostic récent ou à leur proche des informations sur leur maladie.

20$/mois aide à financer un an de fourniture de labo pour permettre à des chercheurs subventionnés de mener les travaux nécessaires pour le développement de traitements.

50$/mois aide un chercheur à cultiver des cellules cancéreuses en laboratoire pendant un mois pour mieux comprendre leur fonctionnement.


Prochaine vente au profit de la recherche sur le Marfan : ce lundi 14 novembre, de 10h à 16h, là même où nous organisions notre conférence médicale le 22 octobre dernier.
 Rémi et Léon tiendront le stand devant la cafétéria de l’hôpital. À votre disposition: de la documentation et surtout toute la panoplie de nos massepains et bonbons, vendus au prix de 5 dollars.

Après une thèse sur la phtisie - de son autre om la tuberculose pulmonaire - Antoine Marfan entre à l’Hôpital des enfants malades où il organise, par nécessité de remplacer les générations sacrifiées, la première rencontre entre nourrissons.

Prise en charge de l'enfant qui tousse et penchant pour le rachitisme.

Le 28 février 1896, le Dr Marfan décrit le cas d’une petite fille de 5 ans, Gabrielle, montrant ses membres longs et disproportionnés: « Un cas de déformation congénitale des quatre membres, plus prononcée aux extrémités, caractérisée par l’allongement des os avec un certain degré d’amincissement. » (Bulletins et mémoires de la Société médicale des Hôpitaux de Paris, 1896, 13: 220 – 228)

Le docteur nomme cette maladie la dolichosténomélie, qui sera appelée le syndrome de Marfan.

C’est un honneur, Mesdames et Messieurs, de voir mon nom associé à cette maladie qui a ses variations et ses contrefaçons.

Divers autres états médicaux éponymes lui doivent leur nom, parmi lesquels :

Le syndrome de Dennie-Marfan
Le syndrome hypermobilité de Marfan
La loi de Marfan
Le signe de Marfan
Le symptôme de Marfan
Le syndrome de Marfan-Madelung

Compte tenu du croisement récurrent de nombreux traits et de l’établissement de nouveaux critères diagnostiques, on retira à Gabrielle le titre de première marfanoïde. Elle n’avait qu’un tableau clinique apparenté: l’arachnodactylie contracturante.

Il en fallait un peu plus à Marfan pour devenir ce qu’on disait que Marfan était dorénavant. Au moins la dilatation de l’aorte.

Difficile à affirmer, le diagnostic de syndrome de Marfan repose sur la présence de différents signes dans différents appareils et sur la confrontation de l’avis de différents spécialistes.

Pourtant, Gabrielle était Gabrielle : véritablement malade.

Que le même nom ne recouvre pas nécessairement une même condition on le comprend, mais ça reste difficilement saisissable.

Dans le bulletin « Combattons le syndrome de Marfan » du 11 décembre 2016 :

« Difficile d’exprimer à quelqu’un qui n’a aucune idée de ce que peuvent vivre les gens qui ont un handicap ou une maladie invisible, la souffrance endurée chaque jour. »

Contrairement aux revenants, on reste prisonnier de son corps.

Des symptômes qui se développent avec lenteur et nous occupent sans cesse l’esprit. On est pourtant toujours surpris de leur retour en force.

C’est une condition d’exercice multigénérationnelle que l’on traîne.

Une habitude à l’indiposition qui ne nous laisse pas toujours savoir quand et à quel point on sera affecté, mais l’assurance-vie certifie qu’on le sera.


...


(La suite au prochain numéro.)




Maxim Loskutoff

Le héros

Traduit de l'américain par Samuel Rochery

Le héros quitte son village pour un long voyage. Il terrasse le démon, se forge une santé de fer, et peut-être même qu’il parvient à se connaître. Mais de retour chez lui, injuste et incroyable coup de massue, sa femme est partie. « Ses yeux ne scrutent-ils pas l’horizon ? » demande-t-il aux dieux.

Embarrassés, ils n'ont pas de réponse.

Texte extrait de "Three parables", revue Diagram




Daniel Moysaenko

3 poèmes extraits de "New Animal"


Traduits de l'américain par Samuel Rochery



PLAN A

Tu as possédé un corps
Plus longtemps que moi.

Dans notre jardin d’enfance
il y a des crevasses que je remplis

de pics de stalactites.
Fondent des orphelines

dans leur propre condition, différemment.
Recouvrant

le sol de petits gâteaux
saupoudrés de rose

un chef les contemple satisfait
et effrayé.

Même la pureté d’un glacier
s’emberlificote dans des problèmes

comme les nouveaux parachutes.
Le soleil traverse ma peau

et c’est un enfer.
Incroyable de pâleur

comme s’il avait tout de suite compris
ton plan de dépatouille

une mûre pas cueillie
qui sort de la ronce.



PETITE GUERRE

Revenir c’est présenter ses excuses.
Etre aussi affamé
que le frangin qui creuse
dans le jardin avec ses doigts
ou qui dégueule une pastèque
pendant le picnic
et gagne le concours.
Je regarde des lapins
se laisser recouvrir de neige
pour la secouer.
Leur drôle de chanson qui s'amplifie
comme une chaîne d’îles
testée par les bombes d’une nation.



ABSENCE DE MYTHE

Derrière le garage. La pelouse indifférente.
Je sens que mes jambes sont plus longues que moi.
Explique la haine à une horde d’amoureux.
Les jeux de foire illégaux à un vieil homme
qui persiste à dire j'ai cinquante ans et je suis plus intelligent
que le gamin en smoking ou en sac à patates
qui recycle des tessons de bouteille en une horreur
plus agréable. Une veste sans manches
pour n’importe quelle occasion, ça existe.
Une couleur qui s’intensifie avec l’âge.
Je passe au tamis la saleté du jardin de l’Ohio ;
je chasse l’absence de mythe.
L’herbe grotesque qui peine à pousser, puis capitule.



3 poèmes extraits de "New Animal", chapbook au format pdf paru chez H_NGM_N Books
















Le son perdu

Entry





Voix, sons : Fernand Fernandez
Basse 6 cordes, mix : Samuel Rochery.















Ce dixième numéro de Watts
a été achevé de coder
le 11 mars 2017,
sur l'ordinateur de Robert Watts.